LETTRES PERSANES - MONTESQUIEU

Lu par JACQUES PERRIN & AURELIEN RECOING

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Lu par Jacques Perrin avec Aurélien Recoing, Julia Duchaussoy, Régis Ivanov, Jacques Allaire, Jean-Edouard Bodziak, Gaël Chaillat, Yves Robert Viala, Cécile Cassel

“L’effort le plus abouti, dans la tradition française, pour penser simultanément la diversité des peuples et l’unité du genre humain”
Tzvetan Todorov

Publiées sans nom d’auteur en 1721, les Lettres persanes rencontrèrent aussitôt un considérable succès. L’ouvrage se donne comme un recueil de près de deux cents lettres : celles d’Usbek et Rica, deux “Persans” voyageant vers l’Europe et s’arrêtant à Paris. En restituant, pour le plaisir de l’écoute, la pluralité des voix, nous voudrions inviter à découvrir (ou redécouvrir) un texte qui sait aussi se faire roman. Montesquieu, observateur des mœurs et des institutions, s’efforce de les comparer suivant les variations de lieu et de temps.
La liberté de ton permise par la situation décalée des principaux protagonistes, si elle divertit souvent, fait aussi réfléchir – discrètement et sans emphase. De la philosophie rendue accessible par la littérature qui, par le jeu des lettres, offre l’opportunité du théâtre sonore. Incarné par Jacques Perrin et Aurélien Recoing, entourés de 7 comédiens, le texte de Montesquieu trouve sa légitimité d’œuvre sonore.
Patrick Frémeaux & Claude Colombini

Direction artistique : Olivier Cohen
Droits audio : Frémeaux & Associés

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LETTRES PERSANES

LETTRES PERSANES
Montesquieu
Lues par Jacques PERRIN
Aurélien Recoing et 7 comédiens








LETTRES PERSANES – MONTESQUIEU
CD1
01. Lettre première : Usbeck à Rustan 1’24
02. Lettre III : Zachi à Usbeck 5’17
03. Lettre VI : Usbeck à Nessir 2’37
04. Lettre VIII : Usbeck à Rustan 3’03
05. Lettre IX : Le premier eunuque à Ibbi 2’29
06. Lettre IX : suite 3’32
07. Lettre IX : suite 4’05
08. Lettre X : Mirza à Usbeck 1’32
09. Lettre XI : Usbeck à Mirza 3’12
10. Lettre XI : suite 2’44
11. Lettre XI : suite 2’59
12. Lettre XII : Usbeck au même 2’25
13. Lettre XII : suite 3’06
14. Lettre XIII : Usbeck au même 3’56
15. Lettre XIV : Usbeck au même 3’15
16. Lettre XXIV : Rica à Ibben 3’05
17. Lettre XXIV : suite 3’30

CD2
01. Lettre XXVI : suite Usbeck à Roxane 3’26
02. Lettre XXVI : suite 3’58
03. Lettre XXVII : Usbeck à Nessir 2’19
04. Lettre XXIX : Rica à Ibben 2’49
05. Lettre XXIX : suite 2’13
06. Lettre XXX : Rica au même 2’42
07. Lettre LV : Rica à Ibben 4’02
08. Lettre LIX : Rica à Usbeck 2’53
09. Lettre LXV : Usbeck à ses femmes 2’01
10. Lettre LXXVI : Usbeck à Ibben 4’22
11. Lettre LXXVII : Rica à Usbeck 3’12
12. Lettre LXXVIII : suite  4’05
13. Lettre XCII : Usbeck à Rhédi 2’35
14. Lettre XCVII : Usbeck à Hassein 2’42
15. Lettre XCVII : suite 3’15
16. Lettre CIV : Usbeck au même 3’22

CD3
01. Lettre CVII : Rica à Ibben 3’57
02. Lettre CXXXII : Rica à *** 4’18
03. Lettre CXXXIII : Rica à Ibben 4’02
04. Lettre CXLI : Rica au même 2’42
05. Lettre CXLI : suite  2’35
06. Lettre CXLI : suite 4’19
07. Lettre CXLI : suite 2’46
08. Lettre CXLI : suite  3’09
09. Lettre CXLI : suite  3’47
10. Lettre CXLV :  Usbeck à *** 2’27
11. Lettre CXLV : suite 2’05
12. Lettre CXLV : suite  1’20
13. Lettre CXLV : suite 2’16
14. Lettre CXLVII :  Le grand eunuque à Usbeck 1’31
15. Lettre CXLIX : Narsit à Usbeck 2’09
16. Lettre CLI : Solim à Usbeck 3’34
17. Lettre CLIII Usbeck à Solim 1’08
18. Lettre CLIV : Usbeck à ses femmes 0’40
19. Lettre CLV : Usbeck à Nessir 4’11
20. Lettre CLIX : Solim à Usbeck 2’22
21. Lettre CLXI : Roxane à Usbeck 3’39

USBECK : Jacques PERRIN
RICA : Aurélien RECOING
ZACHI : Julia DUCHAUSSOY
1er EUNUQUE : Régis IVANOV
MIRZA : Jacques ALLAIRE
LE GRAND EUNUQUE : Jean-Edouard BODZIAK
NARSIT : Gaël CHAILLAT
SOLIM : Yves Robert VIALA
ROXANNE :  Cécile CASSEL

Sélection des lettres et rédaction livret : François TREMOLIERES
Suivi lecture : Olivier COHEN
Prise de son : Kamel BOUADDALLAH
Montage & Mixage : Jean-Claude KOSKAS – STUDIO KOS & CO – 2005

Lettres persanes
Montesquieu, 1721
Publiées sans nom d’auteur “chez Pierre Marteau, à Cologne” – en réalité, probablement chez Jacques Desbordes, à Amsterdam – au mois de mai 1721, c’est-à-dire au moment de la Régence et à l’abri de la censure, les Lettres persanes rencontrèrent aussitôt un considérable succès, entraînant rééditions, contrefaçons, suites et imitations. L’ouvrage se donne comme un recueil de près de deux cents lettres (cent soixante et une exactement dans l’édition définitive), datées de 1711 à 1720 : celles d’Usbek et Rica, deux “Persans” voyageant vers l’Europe et s’arrêtant à Paris ; plus celles de leurs correspondants et de leurs proches – confidents, dignitaires, serviteurs, épouses. Ce caractère d’actualité n’épuise pas une œuvre que la forme épistolaire et le ton piquant ont trop souvent incité à lire de manière fragmentaire. En restituant, pour le plaisir de l’écoute, la pluralité des voix, nous voudrions inviter à découvrir (ou redécouvrir) un texte qui sait aussi se faire roman ; écrit dans une langue délicieuse qui, comme a dit excellemment Valéry, “jette moins dans les songes que dans les pensées…”

Charles-Louis de Secondat, baron de la Brède et de Montesquieu
L’auteur appartient à la noblesse de robe. Son père, après une carrière dans les armes, s’était retiré au château de la Brède, dans le Bordelais, où lui-même est né en janvier 1689. Juriste, il a été reçu conseiller au Parlement de Guyenne en 1714 ; il vendra sa charge de président, héritée de son oncle, en 1725. Cet homme respectable, membre de l’Académie des sciences de Bordeaux, qui n’avait écrit jusqu’alors que quelques mémoires savants, devient d’un coup l’un des meilleurs représentants de l’esprit “Régence”, qui annonce les Lumières : brillant, impertinent, voire libertin… Les salons parisiens lui sont ouverts, puis l’Académie française (pourtant moquée dans les Lettres persanes), en 1728. À l’exemple de ses héros, il entreprend alors de voyager “pour aller chercher laborieusement la sagesse” : en Allemagne, en Autriche, en Italie – et surtout en Angleterre, laboratoire politique de l’Europe, dont il revient en 1730. Mais cette sagesse est rien moins que personnelle : Montesquieu se fait l’observateur des mœurs et des institutions, en s’efforçant de les comparer suivant les variations de lieu et de temps. De l’esprit des lois, ou du rapport que les lois doivent avoir avec la constitution de chaque gouvernement, les mœurs, le climat, la religion, le commerce…, paru en 1748 à Genève, marque l’aboutissement d’une réflexion de près de vingt ans. Comme après lui Rousseau, puis les idéologues de la Révolution, Montesquieu médite la leçon des Anciens, déjà dans ses Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734). Le premier Discours de Rousseau, sur les sciences et les arts, paraît en 1750, l’année de sa Défense de l’Esprit des lois (son grand traité est mis à l’index en 1751) ; le second, sur l’origine de l’inégalité, en 1754, l’année de son Essai sur le goût (rédigé, à la demande de D’Alembert, pour l’Encyclopédie). Il meurt à Paris, le 10 février 1755.

Presque trente ans avant l’Esprit des lois, les Lettres persanes n’ont-elles été qu’une sorte d’intermède, une distraction dans une vie vouée à l’étude et aux sujets les plus sérieux ? Amusement qui aurait pourtant suffi à la gloire littéraire de son auteur, et qu’il faut au moins saluer comme un somptueux exercice de style. À bien y regarder, le “bel esprit” s’y forge une langue capable de servir toutes les nuances de la pensée ; le brio de la satire ne va pas sans insinuer les plus difficiles questions : la liberté de ton permise par la situation décalée des principaux protagonistes, si elle divertit souvent, fait aussi réfléchir – discrètement et sans emphase. Les Lettres marquent un premier moment dans une œuvre que l’essayiste Tzvetan Todorov a récemment présentée comme “l’effort le plus abouti, dans la tradition française, pour penser simultanément la diversité des peuples et l’unité du genre humain” (Nous et les autres, 1989) – une tradition qui va de Montaigne à Tocqueville, et au-delà. Effort, nous dit encore Todorov, tout de modération, ce qui le distingue de ses contemporains plus radicaux mais dont la postérité, dans ses excès, nous a rendus méfiants : peut-être y a-t-il plus de profondeur dans le sourire du baron de la Brède que dans la véhémence de Jean-Jacques.

Je ne fais point ici d’épître dédicatoire, et je ne demande point de protection pour ce livre : on le lira, s’il est bon ; et, s’il est mauvais, je ne me soucie pas qu’on le lise. J’ai détaché ces premières lettres, pour essayer le goût du public : j’en ai un grand nombre d’autres dans mon portefeuille, que je pourrai lui donner pour la suite. Mais c’est à la condition que je ne serai pas connu : car, si l’on vient à savoir mon nom, dès ce moment je me tais. Je connais une femme qui marche assez bien, mais qui boîte dès qu’on la regarde. C’est assez des défauts de l’ouvrage, sans que je présente encore à la critique ceux de la personne. Si l’on savait qui je suis, on dirait : “Son livre jure avec son caractère ; il devrait employer son temps à quelque chose de mieux ; cela n’est pas digne d’un homme grave.” Les critiques ne manquent jamais ces sortes de réflexions, parce qu’on les peut faire sans essayer beaucoup son esprit. Les Persans qui écrivent ici étaient logés avec moi (…). Je ne fais donc que l’office de traducteur. (…) L’usage a permis à tout traducteur, et même au plus barbare commentateur, d’orner la tête de sa version, ou de sa glose, du panégyrique de l’original, et d’en relever l’utilité, le mérite et l’excellence. Je ne l’ai point fait : on en devinera facilement les raisons. Une des meilleures est que ce serait une chose très ennuyeuse, placée dans un lieu déjà très ennuyeux de lui-même, je veux dire une préface.
Introduction à la première édition (anonyme) des Lettres persanes, 1721.


“Comment peut-on être persan ?”
La leçon a porté et c’est elle encore que l’auteur de La pensée sauvage, Claude Lévi-Strauss (se réclamant il est vrai plutôt de Rousseau), place à la naissance de l’anthropologie : un regard étranger nous instruit mieux de nous-mêmes que celui de l’habitude et de la proximité. “Transplantés dans un autre univers” que le leur, les Persans, écrit Montesquieu, s’y trouvaient “nécessairement (…) pleins d’ignorance et de préjugés. (…) Leurs premières pensées devaient être singulières (…). On n’avait à peindre que le sentiment qu’ils avaient eu à chaque chose qui leur avait paru extraordinaire.” Paradoxe : le “préjugé” suffit à retourner ce qui nous paraît naturel en excentricité. Dans les Quelques réflexions ajoutées sur le tard aux Lettres persanes, il soutient que lorsque ses personnages traitent de religion, leurs propos “se trouvent toujours liés avec le sentiment de surprise et d’étonnement, et point avec l’idée d’examen, et encore moins avec celle de critique.” Défense habile, et même irréfutable, en ce qu’elle oblige à considérer la religion non sous l’angle de la vérité, de sa prétention à l’universel (katholikos en grec, comme elle se nomme), mais sous l’angle des usages : “en parlant de notre religion [il faut relever ce notre, à lui seul restrictif], ces Persans ne devaient pas paraître plus instruits que lorsqu’ils parlaient de nos coutumes…” Les prêtres y deviennent des “dervis” et les chapelets “de petits grains de bois”. Il est vrai que Rica, le plus jeune de nos voyageurs, semble bien pousser jusqu’à l’insolence, ou la malice, lorsqu’il écrit du pape (lettre 29) : “c’est une vieille idole, qu’on encense par habitude…”

La distance prise n’est pas mépris de la vérité – relativisme, dirait-on aujourd’hui – mais recherche sincère au contraire – parfois moqueuse, ou mordante – des parts du relatif et de l’absolu. La société française, telle que la décrivent Usbek et Rica, s’adonne aux plaisirs de la conversation, à la versatilité des modes : c’est qu’elle n’est plus si sûre de la hiérarchie des “grands sujets”, pas certaine en tout cas du caractère sacré, intouchable, inamovible de ces derniers ; c’est qu’elle commence d’accepter le doute, la critique. Ses abbés galants, inconséquents avec les principes qu’ils affichent, n’en sont pas moins comme les ambassadeurs de nouvelles mises en question – réservées sans doute au monde des salons, celui qui va faire le succès des Lettres ; mais le propos n’en est pas moins directement politique : une méditation incessante sur le pouvoir, le rapport de la force et de la justice. Usbek, si lucide quand il observe les Français, ne met jamais en cause le despotisme qu’il exerce sur ses femmes – ni le moyen barbare par lequel il y parvient : en obligeant des hommes à “se séparer d’eux-mêmes”, suivant l’euphémisme qu’emploie le Grand eunuque (lettre 9) pour décrire sa propre castration. Montesquieu, on va le voir, se chargera de lui faire éprouver – tragiquement – cette limite.

Donc la première leçon sera celle de la tolérance, notamment religieuse : un ecclésiastique souligne lui-même la propension de sa “profession” à “attirer les autres dans nos opinions”, mais pour la déclarer “aussi ridicule que si on voyait les Européens travailler, à la faveur de la nature humaine, à blanchir le visage des Africains” (lettre 61). Elle ne va pas sans une autre, de vaste portée : la conscience d’un point aveugle, de la difficulté et même l’impossibilité à se connaître – sinon par comparaison et mise en rapport. D’où la vaste enquête préalable à l’Esprit des lois et, sur le mode ironique des Lettres, les vertus du dépaysement : un Perse à Paris remarque “des choses qui, j’en suis sûr, ont échappé à bien des Allemands qui ont voyagé en France” (Introduction)… Rica donne à lire une lettre d’un Français en Espagne, puis commence d’imaginer celle d’un Espagnol “qui voyagerait en France” (lettre 78). “Comment peut-on être Persan ?” La célèbre interrogation (lettre 30) n’est pas seulement plaisante : elle est abyssale. Comment se peut-il qu’il y ait autre chose que soi ? Et comment se fait-il, pour finir, que l’on est ce que l’on est ?

Les travers du temps
Ici Montesquieu rejoint la tradition des moralistes : les Maximes de La Rochefoucauld (1re éd. 1664), les Caractères de La Bruyère (1re éd. 1688). Comme eux, il utilise une forme brève : la lettre, qui favorise le “morceau d’anthologie” : “pages choisies” des manuels et des éditions scolaires, privilégiant l’observation des mœurs, la description de “types” (par exemple le “nouvelliste”, lettre 130). Au contraire la lecture à voix haute, qui restaure la continuité, se prête assez mal à cette approche par fragments, certes légitime, mais néfaste à une autre dimension de l’œuvre, sur laquelle la critique insiste aujourd’hui davantage (ainsi Jean Starobinski dans son édition des Lettres, Gallimard, 1973) et que nous avons voulu privilégier dans notre choix : le romanesque. Une autre difficulté est que le portrait ou la satire demandent souvent des clés : virtuoses dans le sous-entendu, ils s’offrent comme une énigme (quand il ne s’agit pas de ruser avec la censure), un jeu pour l’esprit qui, s’il ravissait les contemporains, exige afin d’être compris, près de trois siècles après, de bonnes connaissances historiques. La dernière des lettres est datée de “Rebiab, 1” (mai) 1720 – soit exactement un an avant la parution de l’ouvrage1 : c’est dire son caractère d’actualité. La première est datée du 15 avril (“Saphar”) 1711 – soit exactement le lendemain (mais Usbek ne pouvait le savoir) de la mort du Dauphin. Les Persans arrivent en France en 1712 – après la mort du duc de Bourgogne (février), petit-fils du Roi et porteur des espoirs de réforme. L’ambiance fin de règne apparaît quelquefois : “Le roi de France est vieux, écrit Usbek [lettre 37]. Nous n’avons point d’exemple, dans nos histoires, d’un monarque qui ait si longtemps régné.” Le même rencontre le jeune Louis XV en 1717 (lettre 107), âgé seulement de sept ans ; c’est Philippe d’Orléans, neveu de Louis XIV, qui exerce le pouvoir depuis la mort du Roi Soleil (1715), en tant que Régent, dans des conditions assez précisément exposées lettre 92 : il fit casser par le Parlement le testament du défunt roi.

L’intérêt de Montesquieu pour les affaires du temps est manifeste – en particulier dans la lettre 138, où Rica détaille les réformes entreprises par le ministre Noailles puis par l’Écossais Law (le “mythologiste” de la lettre 142 décrit sous le mode allégorique l’échec du “système” de ce dernier, en 1720). L’auteur ne s’est pas caché d’avoir glissé des sortes de petits traités dans son ouvrage : ainsi de la série de lettres sur les rapports entre démographie et société, du point de vue tant de l’histoire, que de la géographie et de la science politique (lettres 112 à 122). Aussi habile que soit le procédé, il ne nous a pas paru possible de restituer d’aussi longues séquences : celle sur les différents régimes et constitutions (lettres 101 à 104) ou encore, dans un registre plus badin mais tout aussi délicat à apprécier hors contexte, celle sur les livres (lettres 133 à 137). Mais l’une des plus fameuses n’offre pas la même difficulté, parce qu’il s’agit d’une fable : l’épisode des Troglodytes. Le sujet est ici encore politique, mais sur un mode doucement utopique, qui nous le rend plus accessible – même si l’historien ne peut manquer de souligner la proximité avec un considérable succès de librairie en ce début de XVIIIe siècle : les Aventures de Télémaque, rédigé par le précepteur du duc de Bourgogne, Fénelon (1651-1715), et publié sans nom d’auteur en 1699. Aussi la donnons-nous ici dans son intégralité (lettres 11 à 14).

Le roman du sérail
Montesquieu a insisté lui-même (voir encadré à la fin du livret) sur la “chaîne” qui relie les lettres entre elles ; il est vrai qu’il a repris aussitôt l’expression pour souligner combien le procédé épistolaire, dont il a largement favorisé la vogue, lui donnait la liberté “de pouvoir joindre de la philosophie, de la politique et de la morale, à un roman”. Il n’empêche : les Quelques réflexions n’ont pas tort de souligner la progression (“le commencement, le progrès, la fin”) qui veut qu’à proportion de son éloignement de Perse, Usbek gagne en connaissance de l’Occident, mais perd le contrôle de sa maison en Asie. Son départ, d’ailleurs, n’était peut-être pas si désintéressé : il se pourrait (lettre 8) qu’il ait à échapper aux persécutions, car l’esprit qui s’exerce à la critique ne le fait jamais sans risque. Le sérail, thème d’un Orient fantasmé bien fait pour attirer les lecteurs : ses favorites lascives, ses eunuques inflexibles, ses jeux amoureux, ses secrets et ses intrigues, apparaît alors comme le lieu d’une sorte d’action parallèle, qui révèle qu’Usbek, à mesure qu’il affine sa description de ce qu’il voit, s’aveugle de plus en plus sur lui-même… La relation du maître à l’eunuque, celle de l’époux à la favorite, sont deux épreuves concrètes du pouvoir. “Le personnage de l’eunuque, écrit Todorov, dit la vérité de la relation maître-esclave, tyran-peuple soumis. Ni homme ni femme, il est littéralement maître et esclave à la fois ; le sadisme inhérent à la position de maîtrise est la seule joie qui lui soit accessible (…). La tyrannie n’est pas seulement cruelle ; elle est aussi stérile, et dégradante pour celui qui l’exerce.” Usbek avoue de son côté qu’il ne ressent plus le désir, mais seulement la jalousie (lettre 6) : triste passion de possédant, dont Montesquieu prend bien soin de montrer qu’elle devrait être inconnue des pays libres, c’est-à-dire où la femme d’abord exerce sa liberté. Les vertus que chante Usbek à Roxane, ces vertus supposées de la femme orientale : pudique, mais surtout parce qu’elle est soumise, ne sont qu’apparence. Le voile se déchire à la dernière lettre : “oui, je t’ai trompé (…) ; je me suis jouée de ta jalousie ; et j’ai su, de ton affreux sérail, faire un lieu de délices et de plaisirs. (…) J’ai pu vivre dans la servitude ; mais j’ai toujours été libre : j’ai réformé tes lois sur celles de la nature ; et mon esprit s’est toujours tenu dans l’indépendance…” Le suicide, auquel Usbek consacre l’une de ses plus belles méditations (lettre 76), et des plus audacieuses puisqu’elle ne craint pas d’opposer au dogme des arguments matérialistes, c’est Roxane qui en fait une arme, la retirant des mains des Philosophes pour braver leur égoïsme. Il est permis de voir dans cette fin – et dans les épisodes “féminins” du roman, y compris l’inversion du sérail dans le paradis d’Anaïs, dont Rica livre le récit à Usbek (lettre 141) – une vérité que transporte le roman, plus sûrement que l’essai, parce qu’il ne s’agit plus ici d’idées, mais d’implication du lecteur par le sentiment. Décidément, comment pouvons-nous être ce que nous sommes ?
François TREMOLIERES
© FRÉMEAUX & ASSOCIÉS / GROUPE FRÉMEAUX COLOMBINI SAS 2006

Rien n’a plu davantage dans les lettres persanes, que d’y trouver, sans y penser, une espèce de roman. On en voit le commencement, le progrès, la fin : les divers personnages sont placés dans une chaîne qui les lie. À mesure qu’ils font un long séjour en Europe, les mœurs de cette partie du monde prennent, dans leur tête, un air moins merveilleux et moins bizarre : et ils sont plus ou moins frappés de ce bizarre et de ce merveilleux, suivant la différence de leurs caractères. D’un autre côté, le désordre croît dans le sérail d’Asie, à proportion de la longueur de l’absence d’Usbek ; c’est-à-dire, à mesure que la fureur augmente, et que l’amour diminue. (…) Dans la forme de lettres, où les acteurs ne sont pas choisis, et où les sujets qu’on traite ne sont dépendants d’aucun dessein ou d’aucun plan déjà formé, l’auteur s’est donné l’avantage de pouvoir joindre de la philosophie, de la politique et de la morale, à un roman ; et de lier le tout par une chaîne secrète et, en quelque façon, inconnue. Extrait des Quelques réflexions sur les lettres persanes, placées par Montesquieu dans le Supplément à la dernière édition de son vivant, 1754.

1) On remarquera la subtilité du dispositif narratif : compte tenu de la distance, les lettres qui se répondent sont séparées de cinq à six mois – d’où de complexes entrecroisements. La dernière lettre, celle de Roxane, part à peu près en même temps que celle de l’eunuque qui dénonce son infidélité : elle n’en est donc pas une conséquence (sinon pour le lecteur distrait) mais un acte délibéré de l’épouse, qui s’adresse d’elle-même et directement à l’époux. Roxane est par ailleurs la seule de ses femmes à qui Usbek ait écrit sans motif particulier (lettre 26) – ce qui marque assez, comme l’a souligné Annie Becq, son prestige “romanesque”.

Jacques Perrin
Jacques Perrin est un acteur incontournable de notre univers cinématographique, tant par son impressionnant palmarès de comédien, que par son activité de producteur ou réalisateur. Né d’une mère comédienne et d’un père régisseur à la Comédie française, son univers est placé sous le signe du théâtre depuis l’enfance. Reçu au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, il choisit rapidement de quitter la prestigieuse institution pour jouer, dès 1959, L’Année du bac avec Samy Frey. Représentée 400 fois, la pièce met le jeune acteur sous les feux de la rampe. En 1960, c’est la consécration en France et en Italie avec La Fille à la valise, de Valerio Zurlini, ou Jacques Perrin interprète le personnage principal aux côtés de Claudia Cardinale. La suite a de quoi impressionner par le nombre de films tournés par Jacques Perrin, la qualité des réalisateurs qui font appel à lui et la diversité de ses apparitions : Constantin Costa-Gavras, Claude Chabrol, Jacques Demy, Giuseppe Tornatore, Vittorio de Seta – dont le film Un homme à moitié lui vaut, en 1965, le prix d’interprétation masculine au festival de Venise… Au fur et à mesure de sa carrière, il parvient à faire oublier les rôles de jeune premier romantique de ses débuts pour imprimer son caractère dans des rôles plus complexes et toujours très diversifiés. Mais Jacques Perrin ne se “contente” pas de ces succès pourtant fort importants. En 1968, il fonde sa propre société de production qui prend en charge de nombreux films et s’impose comme l’un des personnages-clef du cinéma français – à tel point qu’il remporte le César du meilleur producteur pour Microcosmos, le peuple de l’herbe en 1996. Il a notamment produit, il y a peu, Himalaya, l’enfance d’un chef et Le Peuple migrateur à la réalisation duquel il contribua également, ainsi, bien sûr, que la révélation de l’année 2005 : Les Choristes.

Aurélien Recoing
Né dans une famille d’artistes, Aurélien Recoing se consacre très jeune au théâtre : il suit les cours de Francis Huster au Cours Florent, puis intègre le Conservatoire national supérieur d’art dramatique en 1977. A sa sortie, il multiplie les rôles au théâtre où on le voit dans une trentaine de pièce, mettant notamment en scène Claudel ou Thomas Bernhard. S’il débute au cinéma au début des années 1980, c’est près de vingt ans plus tard qu’il s’y inscrira réellement, avec une préférence marquée pour le cinéma d’auteur. Citons Philippe Garrel (Les Baisers de secours), Andrzej Zulawski (La Fidélité) mais aussi Laurence Fereira Barbosa (La Vie moderne). C’est en 2001, avec sa prestation dans le rôle principal du film de Laurent Cantet L’Emploi du temps, qu’il obtient la consécration et la reconnaissance du grand public. Depuis, on l’a vu aux côtés de Gérard Depardieu, Jean Réno et Josiane Balasko dans Tais-toi et Cette femme là.

Ecouter LETTRES PERSANES / Montesquieu (livre audio) © Frémeaux & Associés / Frémeaux & Associés est l'éditeur mondial de référence du patrimoine sonore musical, parlé, et biologique. Récompensés par plus de 800 distinctions dont le trés prestigieux "Grand Prix in honorem de l'Académie Charles Cros", les catalogues de Frémeaux & Associés ont pour objet de conserver et de mettre à la disposition du public une base muséographique universelle des enregistrements provenant de l'histoire phonographique et radiophonique. Ce fonds qui se refuse à tout déréférencement constitue notre mémoire collective. Le texte lu, l'archive ou le document sonore radiophonique, le disque littéraire ou livre audio, l'histoire racontée, le discours de l'homme politique ou le cours du philosophe, la lecture d'un texte par un comédien (livres audio) sont des disques parlés appartenant au concept de la librairie sonore. (frémeaux, frémaux, frémau, frémaud, frémault, frémo, frémont, fermeaux, fremeaux, fremaux, fremau, fremaud, fremault, fremo, fremont, CD audio, 78 tours, disques anciens, CD à acheter, écouter des vieux enregistrements, cours sur CD, entretiens à écouter, discours d'hommes politiques, livres audio, textes lus, disques parlés, théâtre sonore, création radiophonique, lectures historiques, audilivre, audiobook, audio book, livre parlant, livre-parlant, livre parlé, livre sonore, livre lu, livre-à-écouter, audio livre, audio-livre, lecture à voix haute, entretiens à haute voix, parole enregistrée, etc...). Les livres audio sont disponibles sous forme de CD chez les libraires  et les disquaires, ainsi qu’en VPC. Enfin certains enregistrements de diction peuvent être écoutés par téléchargement auprès de sites de téléchargement légal.




PisteTitre / Artiste(s)Durée
CD 1
01 LETTRE PREMIERE USBECK A RUSTAN - PERRIN01'24
02 LETTRE III ZACHI A USBECK - PERRIN05'17
03 LETTRE VI USBECK A NESSIR - PERRIN02'37
04 LETTRE VIII USBECK A RUSTAN - PERRIN03'03
05 LETTRE IX LE PREMIER EUNUQUE A IBBI - PERRIN02'29
06 LETTRE IX SUITE 1 LE PREMIER EUNUQUE A IBBI - PERRIN03'32
07 LETTRE IX SUITE 2 LE PREMIER EUNUQUE A IBBI - PERRIN04'05
08 LETTRE X MIRZA A USBECK - PERRIN01'32
09 LETTRE XI USBECK A MIRZA - PERRIN03'12
10 LETTRE XI SUITE 1 USBECK A MIRZA - PERRIN02'44
11 LETTRE XI SUITE 2 USBECK A MIRZA - PERRIN02'59
12 LETTRE XII USBECK AU MEME - PERRIN02'25
13 LETTRE XII SUITE USBECK AU MEME - PERRIN03'06
14 LETTRE XIII USBECK AU MEME - PERRIN03'56
15 LETTRE XIV USBECK AU MEME - PERRIN03'15
16 LETTRE XXIV RICA A IBBEN - PERRIN03'05
17 LETTRE XXIV SUITE RICA A IBBEN - PERRIN03'30
18 LETTRE XXVI SUITE 1 USBECK A ROXANE - PERRIN03'26
19 LETTRE XXVI SUITE 2 USBECK A ROXANE - PERRIN03'58
CD 2
01 LETTRE XXVII USBECK A NESSIR - PERRIN02'19
02 LETTRE XXIX RICA A IBBEN - PERRIN02'49
03 LETTRE XXIX SUITE RICA A IBBEN - PERRIN02'13
04 LETTRE XXX RICA AU MEME - PERRIN02'42
05 LETTRE LV RICA A IBBEN - PERRIN04'02
06 LETTRE LIX RICA A USBECK - PERRIN02'53
07 LETTRE LXV USBECK A SES FEMMES - PERRIN02'01
08 LETTRE LXXVI USBECK A IBBEN - PERRIN04'22
09 LETTRE LXXVII RICA A USBECK - PERRIN03'12
10 LETTRE LXXVIII SUITE RICA A USBECK - PERRIN04'05
11 LETTRE XCII USBECK A RHEDI - PERRIN02'35
12 LETTRE XCVII USBECK A HASSEIN - PERRIN02'42
13 LETTRE XCVII SUITE USBECK A HASSEIN - PERRIN03'15
14 LETTRE CIV USBECK AU MEME - PERRIN03'22
15 LETTRE CVII RICA A IBBEN - PERRIN03'57
16 LETTRE CXXXII RICA A - PERRIN04'18
17 LETTRE CXXXIII RICA A IBBEN - PERRIN04'02
18 LETTRE CXLI RICA AU MEME - PERRIN02'42
CD 3
01 LETTRE CXLI SUITE 1 RICA AU MEME - PERRIN02'35
02 LETTRE CXLI SUITE 2 RICA AU MEME - PERRIN04'19
03 LETTRE CXLI SUITE 3 RICA AU MEME - PERRIN02'46
04 LETTRE CXLI SUITE 4 RICA AU MEME - PERRIN03'09
05 LETTRE CXLI SUITE 5 RICA AU MEME - PERRIN03'47
06 LETTRE CXLV USBECK A - PERRIN02'27
07 LETTRE CXLV SUITE 1 USBECK A - PERRIN02'05
08 LETTRE CXLV SUITE 2 USBECK A - PERRIN01'20
09 LETTRE CXLV SUITE 3 USBECK A - PERRIN02'16
10 LETTRE CXLVII LE GRAND EUNUQUE A USBECK - PERRIN01'31
11 LETTRE CXLIX NARSIT A USBECK - PERRIN02'09
12 LETTRE CLI SOLIM A USBECK - PERRIN03'34
13 LETTRE CLIII USBECK A SOLIM - PERRIN01'08
14 LETTRE CLIV USBECK A SES FEMMES - PERRIN00'40
15 LETTRE CLV USBECK A NESSIR - PERRIN04'11
16 LETTRE CLIX SOLIM A USBECK - PERRIN02'22
17 LETTRE CLXI ROXANE A USBECK - PERRIN03'39
« Un joli voyage » par Revue des médiathèques et des collections musicales

Publiées anonymement en 1721, les Lettres persanes se présentent comme un recueil de 200 lettres échangées entre Rica et Usbek, deux Persans voyageant vers l’Europe. Aussitôt, l’ouvrage rencontre un considérable succès. Aujourd’hui redécouvrir, dans la pluralité des voix, ces textes qui rendent compte des mœurs et des institutions permet d’installer une réflexion efficace sur les fondations de notre vieille Europe. Et les Lettres tirent vers la sociologie et la philosophie. Un joli voyage.
Lucas FALCHERO -  REVUE DES MEDIATHEQUES ET DES COLLECTIONS MUSICALES




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