EDITH PIAF VOL 1

Enregistrements originaux 1935-1947

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Livret : 32 PAGES - ENGLISH NOTES
Nombre de CDs : 2


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FA076

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Un talent rude, une expression vraie, LA MÔME PIAF. (Publicité, 1937)

Eric Rémy présente au travers de ces 36 titres accompagné d'un livret de 32 pages illustré de 15 photos une anthologie parfaite de la chanteuse réaliste au sommet de son art. De "l'accordéoniste" à "La vie en rose", ce coffret retrace l'étendue d'un art où Piaf faisait vivre en trois minutes une histoire, une vie et l'ensemble des émotions qui concourent à en faire une réalité. Cet ouvrage sonore a été considéré par l'ensemble des média comme la compilation de référence par le choix des titres, la qualité des reports et la masterisation.
Patrick Frémeaux

Les ouvrages sonores de Frémeaux & Associés sont produits par les meilleurs spécialistes, bénéficient d’une restauration analogique et numérique reconnue dans le monde entier, font l’objet d’un livret explicatif en langue française et d’un certificat de garantie. La marque Frémeaux & Associés a obtenu plus de 800 distinctions pour son travail muséographique de sauvegarde et de diffusion du patrimoine sonore.
This album, issued by the world-famous publishers, Frémeaux & Associés, has been restored using the latest technological methods. An explanatory booklet of liner notes in English and a guarantee are included.

Droits audio : Groupe Frémeaux Colombini SAS - Le Patrimoine Sonore - Disques anciens restaurés à écouter sur CD - Le musée audio de nos émotions - Notre Mémoire Collective - La Librairie Sonore..

Droit photo couverture : Studio Harcourt (c) Ministère de la Culture.

EDITH PIAF 1935 - 1947 fa076

 

EDITH PIAF
1935 - 1947









Un talent rude
Une expression vraie


LA MOME PIAFF
Tel était le slogan des disques Polydor vers 1937. Et si jamais, une fois seulement, la publicité n’a pas menti, alors c’est sans doute cette fois-là. Présenter Edith Piaf, ou la re-présenter une énième fois est une gageure. Est-elle d’ailleurs présentable? Y tenait-elle elle-même qui, selon les jours, se contentait plus ou moins des légendes à la fois plus vraies ou moins vraies que la réalité. Après tout, Piaf fut, au début du moins, la représentante d’un genre ambigu sur lequel, plus encore que sur les autres, on discute à perte de vue depuis près de deux siècles : le réalisme. Mais il y a aussi le genre autobiographique, et là, c’est la mère, Line Marsa, qu’on devrait écouter si cette dernière, Fréhel du pauvre, nous avait légué sur disque une de ces chansons vécues dont elle était tout autant l’héroïne que l’interprète. Parmi les élucubrations, parfois fort talentueuses, que Piaf suscita, je trouve celle-ci, de Dominique Pellegrin dans un vieux Télérama :«Il serait inconvenant, surtout si on a un intérieur propre et clair, d’avoir des disques de Piaf. C’est une voix qui doit vous accrocher par hasard, comme les prostituées photographiées par Brassaï dans la nuit des années 30. Elles embrassent des hommes à pleine bouche sous des réverbères et les entraînent déja dans des caresses épaisses où il y a plus d’amour que dans l’amour.On ne peut décider d’écouter Piaf. C’est une voix qui vient vous chercher où vous êtes et qui baisse les prix si vous traînez des pieds. (...) C’est une voix qui doit frapper de plein fouet quand on ne s’y attend pas. Sortir d’un transistor taché de gras sur l’étagère d’un bistrot de province où on s’est réfugié par erreur.»

Trente ans après sa mort en 1963, un livre1 a paru qui, pour l’amoureux ou l’honnête homme, restitue au portrait une part de sa vérité, en n’ignorant pas que les clichés, poncifs, lieux communs et autres stéréotypes qu’un personnage comme Piaf traîne forcément derrière soi et «par paquets» sont l’expression simplifiante de quelque chose d’authentique. L’ouvrage en question rapporte aussi bien la légende que la vérité probable, telle qu’elle apparaît après enquête, et les juxtapose. Il en est ainsi de la naissance du bébé Edith Giovanna Gassion, un 19 novembre 1915, ou vingt ans plus tard presque jour pour jour de la naissance artistique de la «Môme Piaff». Dans cette biographie, les blancs, les zones d’ombres ne sont pas foncés ou coloriés : on ne sait pas grand chose des vingt années d’enfance, d’adolescence, de jeunesse... la période reste donc ombreuse. Ce qui compte ensuite, pour Piaf une fois dans la lumière des projecteurs ce sont surtout les trois minutes de bonheur sur scène ou au studio, ce dont l’intéressée elle-même parlait le plus justement, le plus sincèrement. Beaucoup de ses chansons parlent semble-t-il pour elle et son inconscient s’en sera sans doute satisfait : «Il faut que le sujet traité se roule dans la voix comme un corps dans un lit» (Léon-Paul Fargue dans un article de La Nouvelle Revue Française de Mars 1938).

La période couverte par cette anthologie est celle des douze premières années de sa carrière. De la rue aux tournées intercontinentales sur le Queen Mary ou en avion, de la place Montenotte à Broadway, de P’tit Louis à Marcel Cerdan, de Comme un Moineau à La Vie en Rose. Ces raccourcis sont faciles mais ils sont vrais. Cette époque (1935-1947) est artistiquement la plus intéressante parce que Piaf se construit et se place encore à la bonne distance entre sa vérité et le mythe en fabrication. Cela s’entend : elle est la plus forte émotion vocale de ces années-là. La moins accom­modante aussi. On peut parler, pour la carrière de Piaf d’une époque en noir et blanc puis d’une période en couleurs. La seconde, qui emblématiquement, commence par La Vie en rose chez Columbia à la fin du 78 tours, est celle de ses rendez-vous d’amour avec un public fidélisé acquis d’avance à n’importe laquelle de ses romances, celle aussi de sa renommée auprès d’un club international et jet set pour lequel elle n’avait, à priori, rien pour plaire, celle enfin où elle provoque l’agacement d’une génération plus jeune pas forcément bouleversée par «La Callas», La «Billie Holiday», l’Oum Kalsoum (ce comparant n’est venu que par la suite) de l’hexagone». Il n’en n’est pas moins vrai que c’est, à l’unanimité, jusqu’à la fin, une femme très consciente de son pouvoir et professionnellement très exigeante. C’est celle dont Cavanna a écrit : «Elle chantait des conneries, c’est vrai; les éternelles cucuteries pour filles d’usine, mais ce qu’elle en faisait! Des hymnes, des triomphes, des liturgies».Lorsque la Môme Piaf apparaît pour la première fois sur une scène, celle du Gerny’s, un dîner-spectacle pour noctambules du VIIIe arrondissement, un soir d’octobre 1935, «pas fagotée pour arriver» (comme dirait Henri Michaux), «sans maquillage, sans bas et avec une petite jupe de quatre sous» (comme l’annonçait son découvreur, Louis Leplée), elle a une lourde hérédité.

Familiale d’abord : une mère goualeuse qui l’abandonne très vite pour courir le restant de sa vie après une médiocre renommée, une grand-mère dompteuse de puces (sic), ex-«Belle Aïcha» de la Belle Epoque (Belle Epoque qui, à cette heure-là, s’embourbe dans les tranchées) devenue très pocharde, un père contorsionniste à tous les sens du terme, un oncle tenancier d’une Maison Tellier chez qui on estime plus sûr d’envoyer la gamine balayer les alcôves, déjà quasi-aveugle mais bientôt miraculée autant grâce au bon air de ce tranquille lupanar, que grâce à Sainte-Thérèse de Lisieux à qui Edith vouera toujours un culte fervent. Telles sont les «années folles» d’Edith. De l’autre côté de l’Atlantique, une petite Billie Holiday, née sept mois avant Edith, travaille dans un bordel de Baltimore. Elle commencera un jour son autobiographie2 par cette phrase célèbre : «Papa et Maman étaient mômes à leur mariage : lui, dix-huit ans, elle seize; moi, j’en avais trois». L’histoire d’Edith, en plus noir, si l’on peut dire...Les années de formation, années de galère, tiennent dans le champ lexical qui suit : cirque ambulant genre Zampano dans La Strada, chanson des rues, cours d’immeubles, garnos, garnisons, fortifs et très vite, bien sûr : amours de barrières, marlous, julots, p’tit Louis, demi-sels, bat’ d’Af, coeurs brûlés, filles perdues... Tout cela reversé, déversé, exploité dans un répertoire populiste qu’Edith (sous des noms de bals musette : Tania, Denise Jay, Huguette Hélia...) emprunte à des artistes vrai de vrai, de celles qui ont leur nom et leur photographie en gros sur les petits formats : Du Gris par Germaine Béria, Hantise par Emma Liebel, J’ai l’cafard par Damia, Comme un Moineau par Fréhel, La Chaîne par La Palma, Tu payes un bock par Germaine Lix, La Mauvaise Prière par Marie Dubas...

Elle traînera encore quelques vestiges de cet héritage artistique pour ses toutes premières séances de disque : ces Mômes de la cloche ultra-naturalistes pris à Berthe Sylva ou ces Deux Ménétriers mélo en diable pris à Damia. Car un jour d’octobre 1935 elle croise celui qui la sortira du ruisseau ou de la poussière du pavé et la propulse sur la scène minuscule de son cabaret Le Gerny’s : Louis Leplée. «Sa voix m’a pris aux entrailles» procamera-t-il quelques jours plus tard aux mondains attablés devant «une fille pâle, défaite, mal foutue, d’apparence chétive... Hagarde, elle était hagarde» selon Jacques Canetti, très vite informé de cette trouvaille qu’il invite aussitôt à son Music-hall des jeunes sur Radio-cité. Elle fait sauter le standard et revient treize dimanche de suite. Elle est une des attractions des Six Jours du Vel d’hiv. Canetti la convie à une première séance de gravure chez Polydor (Les Mômes de la cloche, La Java de cézigue, Mon Apéro, l’Etranger). Elle est chanteuse-invitée, comme Suzy Solidor, autrement plus lancée pourtant, dans La Garçonne, seconde adaptation d’un livre-bible des années folles effondrées. Au milieu de quelques lionnes du cinéma (Marie Bell, Arletty, Junie Astor) dans une «athmosphère très ambiante», en pyjama de satin, l’air las, la bouche repue elle chante «J’en prends quand même» (comprenez : toutes sortes d’adjuvants). Ainsi, à peine deux mois après sa découverte, le cinéma nous offrait des images de Piaf dans de lourdes volutes de scabreux. Mais les effluves vont encore s’épaissir. Passe encore qu’elle ait piqué à la marmoréenne Annette Lajon le sublime Etranger, détournement qui lui aurait valu de la part de Madame Lajon une paire de claques et ... des compliments! Mais le 5 avril 1936, Leplée-le-découvreur, est découvert assassiné. Et les regards se tournent vers cette Môme Piaf native de Belleville, cette moins-que-rien, pas du meilleure genre, mais connue comme le loup blanc à Pigalle dans une faune de souteneurs et d’invertis, de gouapes et de monte-en-l’air, le Milieu quoi! Fille-mère, de surcroît, dont la petite Marcelle est déja morte à cause d’allez savoir quelle négligence! Pas étonnant que plus tard Elle fréquentait la rue Pigalle ou Padam padam aient avec Piaf des accents de vérité que ne trouveront aucune de ses concurrentes, Delyle ou Gréco.

A ce moment-là son passé pourrait fort bien la ravaler3. C’est alors qu’elle reçoit les propositions d’un type de trente-cinq ans, Raymond Asso, ex-légionnaire, ancien de la coloniale qu’a piqué le démon de l’écriture et qui propose à La Môme Piaff de devenir Edith Piaf, rien moins. Marché conclu. Après La Strada, après La Comtesse aux  pieds nus4 on joue My Fair Lady ou à Sternberg créant Marlène. «Tout est à faire. Elle n’est qu’une voix dont rien ne soutient la magie. Les bras et les mains sont inertes ou répètent sans cesse le même geste, le corps est raide, figé sans vie, elle écorche les mots et dénature les consonances les plus élémentaires, elle chante magnifiquement des phrases dont elle ne comprend pas le sens». Tel est le diagnostic d’Asso, partiellement infirmé tout de même par quelques détails. Certes, La Môme n’avait pas de répertoire à elle mais elle sut – étonnante prescience –, à peine quelques jours après la rencontre avec Leplée, donc bien avant Asso, que l’Etranger était pour elle. Cet Etranger , bien plus lyrique que réaliste, d’une certaine Marguerite Monnot, qui deviendra la compositrice attitrée de Piaf pour vingt ans et une amie très saine et très sûre. Cet Etranger qui partagea le jury du Grand Prix de l’Académie du Disque réunit en mai 36 par le prestigieux hebdomaire Candide, entre partisans de Lajon et défenseurs de La Môme Piaf. C’est Lajon pour finir qui l’emporta, première d’une série de «rivales» implacablement noyées dans l’ombre grandissante de cette môme chétive5. Quand Damia veut aussi, quelques mois plus tard attacher son nom à cet Etranger  (comme à Tout fout l’camp qui est à Piaf et Asso) on peut dire – paradoxe! – que c’est la grande Damia qui se risque.... Piaf, qui avait dû naguère envier la gloire de Damia, sans trop y croire, admira d’emblée, sans retenue, sans contrainte Marie Dubas qui semble à première vue aux antipodes de son univers. Ce qui est ignorer l’humour de Piaf, qui est réel, qui fait partie de sa vitalité, qu’on néglige toujours et que personne ne lui a appris. Montand l’a évoqué : «C’était le contraire de la fille noire.

Le contraire de la fille qui broie du noir. L’opposé. Edith était quelqu’un d’une drôlerie... Qui adorait la mystification, qui se marrait tout le temps! Alors que pour les gens, c’était une pauvre fille qui devait rentrer chez elle le soir, tout juste si elle se flinguait pas...»6. Qu’on écoute J’suis mordue ou Il n’est pas distingué, portraits charge délibérément parodiques, et ce chef-d’œuvre absolu, eau-forte au vitriol, Correq’ et réguyer , preuve unique -mais quelle !- d’une transmission de verve de Marie à Edith ! Disons que Piaf a «des rires qui saignent»7. Reste que, à l’instar de L’Etranger Piaf imposa son Légionnaire, face à celui de Marie sans qu’on puisse déméler aujourd’hui laquelle des deux fut sa première et sa plus heureuse amante.Dernier détail, non sans importance, surtout pour l’auditeur actuel : Piaf est (avec Germaine Sablon, une autre grande et méconnue, interprète, qui plus est, de ce Légionnaire à bonnes fortunes) la seule chanteuse de 1936 sans roulades, c’est à dire qu’elle ne se réfère à au­cune école de chant ou tradition ou loi immuable : elle fait selon son désir, n’écoute que lui et c’est comme ça qu’on crée à neuf. C’est comme ça aussi qu’il y a un «avant Piaf» et un «après». Tout cela, Leplée l’avait deviné et Asso le savait. Il ne savait sans doute pas que, comme tout le monde, et en particulier les amants de la Dame, même et surtout les plus talentueux, il allait être débordé, dépassé par le génie de sa Créature et qu’elle allait lui échapper. Donc Asso fait place nette, Piaf peau neuve, et il est bien temps, au moment où, entre Front Populaire et Drôle de guerre, la France et la chanson se mettent aussi au XXe siècle. A vrai dire, les Evènements n’y sont pour rien; Piaf semble avoir été, politiquement, indifférente (malgré Tout fout l’camp, rare exemple de chanson populaire se référant au contexte international).

Mais celle qui tatonnait encore, en début d’année, un coup du côté de la «chanson vécue» fin-de-siècle, un autre du côté de l’élégie rurale style Gaston Couté pour finir immanquablement dans le pittoresque bien maculé et grasseyant des marges (il faut avoir écouté ces Hiboux  ou ce J’suis mordue, plus vrais que nature), l’ex-Môme devenue Edith trouve sa voie dans un univers qui, aujourd’hui, nous évoque les études de moeurs du cinéma français de la seconde moitié des années trente (chez Feyder ou Duvivier), son réalisme épuré et cruel qui ne nuit nullement à la poésie, au contraire, qui même l’attire pour créer le réalisme poétique d’un Grémillon ou d’un Carné. C’est ainsi que Piaf emprunte à la plus «rive-gauche» des artistes de l’époque, Marianne Oswald, Embrasse-moi de Prévert. Et si on trouve encore chez Piaf un pittoresque conventionnel, des filles au coin des rues, des marins et des légionnaires, ils sont le tribut à payer au réalisme, qui, d’ailleurs, sans trop de pacotille nous restitue une certaine vérité de cette époque. On sait désormais que cette vérité est tout autant dans l’écriture et la transposition de la réalité, que dans un réel tout cru qui d’ailleurs n’existe pas ou n’est jamais le même pour tout le monde. Du reste, Prévert, Carné et les autres n’ont pas évité eux-mêmes les marins, les légionnaires, et les femmes échappées de nulle part (Quai des brumes, Gueule d’amour...). Paris-méditerranée est un film de trois minutes qui se conclut par une phrase etrange et belle comme le monologue de Gabin dans Le Jour se lève. Les paroles de Raymond Asso, passées au révélateur de la voix d’Edith sont de saisissants instantannés d’un monde fatigué aux confins de la vie, de la ville et de la zone, de l’amour et de la mort. Avec elle on «entend» les photos de Doisneau ou les tableaux de Soutine. Elle fréquentait la rue Pigalle, c’est toute la misère de la vie quand elle est misérable.  Voix noire, univers noir, la presse col­labo ne s’y trompe pas : «Taille ratée, front volumineux, front bosselé, mains en forme de pauvres pattes de souris, elle se présente comme un réquisitoire contre notre société, nos lois et nos institutions».

Cocteau répond : «Regardez cette petite personne dont les mains sont celles du lézard des ruines. Regardez ce front de Bonaparte, ses yeux d’aveugle qui vient de retrouver la vue. Comment chantera-t-elle? Comment s’exprimera-t-elle? Comment sortira-t-elle de sa poitrine étroite les grandes plaintes de la nuit?... Très vite, Edith Piaf, qui se tâte et tâte son public, a trouvé son chant. Et voilà qu’une voix qui sort des entrailles, une voix qui l’habille des pieds à la tête, déroule une haute vague de velours noir. Cette vague chaude nous submerge, nous traverse, pénètre en nous. Le tour est joué. Edith Piaf, comme le rossignol invisible, installé sur sa branche, va devenir elle-même invisible. Il ne restera plus d’elle que son regard, ses mains pâles, ce front de cire qui accroche la lumière et cette voix qui gonfle, qui monte, qui monte, qui peu à peu se substitue à elle et qui, grandissant comme son ombre sur un mur, remplacera glorieusement cette petite fille timide. De cette minute, le génie de Madame Edith Piaf devient visible et chacun le constate. Elle se dépasse. Elle dépasse ses chansons, elle en dépasse la musique et les paroles. Elle nous dépasse. L’âme de la rue pénètre dans toutes les chambres de la ville...«La Bouche d’ombre». Le terme a l’air d’avoir été inventé pour cette bouche oraculeuse.»Même si, répétons-le, Edith Piaf n’est en aucune façon une chanteuse engagée, le grand talent forcément, par son écho implique et engage, au moins dans le coeur de ceux qui écoutent. Et Dieu sait que, sous l’Occupation, on tendait l’oreille! Coup de grisou est une phénoménale chanson de mineurs (genre plus rare que la chanson de marins) et Embrasse-moi devint une chanson-culte pour des mineurs d’un autre genre, les moins de 21 ans, futurs existentialistes. Où sont-ils mes p’tits copains? est interdit par la censure; Moi je sais qu’on s’reverra claironne un espoir brûlant donc déplacé.

Et puis il y a Un Monsieur me suit dans la rue (de Jean Paul Le Channois, d’ailleurs communiste), son inconscient à ciel ouvert et ses fantasmes de fillette, qui a dû ravir Jacques Lacan, comme Yvette Guilbert enchantait Sigmund Freud. A défaut de féminisme (malgré un velléitaire Je ne veux plus laver la vais­selle qui n’a jamais franchi la porte du studio), l’humour -un humour résigné- n’est pas absent de C’est un Monsieur très distingué, paroles de Madame Piaf elle-même, facette de son talent qu’on néglige le plus souvent. C’est sur un rythme fringant voire swingant et avec une pointe d’impertinence le thème éternel de Back street, l’autre femme, la femme dans l’ombre, que chante aussi Léo Marjane dans L’Honorable Monsieur Untel (slow-fox américain tiré d’une romance hollywoodienne, Society lawyer). «C’est un monsieur qui est marié/Ses enfants seront très bien élevés/Comme il se doit sa femme est blonde/Il est de la hau-aute sôciété/C’est ce qu’on appelle un homme du monde./Il a aussi un petit chien/On dit qu’il fait beaucoup de bien/Sa femme, moi et puis le chien/Nous faisons partie de ses biens...». Les paroles ne sont pas de Henri Contet qui vient de prendre la place de Raymon Asso. Et pour cause! C’est un peu lui, le «monsieur distingué» en question, époux à la ville d’une chanteuse qui eut son heure aussi : Charlotte Dauvia...8Enfin, dernière touche enthousiasmante et non des moindres, celle du jazz ou pour être plus exact, de la blue note. Près de la moitié des titres ici présents sont d’humeur swingante, de Entre Saint-Ouen et Clignancourt, fox-trot/frites à Monsieur Saint-Pierre, Sulpice’s blues, en passant par Browning, blues de bande dessinée, Le Grand voyage du pauvre nègre, blues Banania ou blues de l’Oncle Tom, c’est au choix, Jimmy, fox en cavale, J’ai dansé avec l’amour, libido blues9,Un Monsieur me suit dans la rue, blues psy, Le Chasseur de l’hôtel, blues à la Poulenc, Le Brun et le blond, blues cornélien, Celui qui ne savait pas pleurer, Fresnes’ blues, Mon coeur est au coin d’une rue ou Embrasse-moi, blues inclassables, blues français s’il en est, blues tout court... Hélas, elle ne grava jamais cette Légende du jazz de 1942 dont le titre fait rêver...

Un grand merci, au passage à tous ces chefs d’orchestres (Wal-Berg, Metehen, Uvergolts, Durand, Luypaerts) qui surent ici allier musique française dite savante et Art Nègre. Le prélude orchestral de Coup de grisou par Luypaerts est un superbe exemple de debussysme versé au crédit de la variété. Il fut pourtant longtemps coupé au montage (comme celui de Mon Amant de Saint-Jean par Lucienne Delyle)! Hommage également aux compositeurs d’Edith : René Cloërec, Michel Emer (L’Accordéoniste), Johnny Hess (ex complice de Charles Trénet et pape des zazous), Albert Lasry, Louiguy (qui signe à la demande de Piaf La Vie en rose dont elle est, en réalité le véritable auteur!), la fée Monnot, Léo Poll (père de Michel Pollnareff), André Sablon (père de Germaine et Jean), Alec Siniavine, Jean Villard (le Gilles du duo Gilles et Julien)...Nous quittons Edith Piaf au moment où sa plus illustre création, La Vie en rose, s’envole avant elle pour les Etats-Unis et devient par la voix de Louis Armstrong, de Bing Crosby ou de Marlène, future «grande amie» d’Edith, un des plus célèbres standards au monde. D’autres aventures l’attendent, des histoires d’après-guerre, en microsillon et technicolor. L’essentiel est qu’elle soit restée pour une bonne part celle dont Henri jeanson écrivait en 1937 : «Avez-vous entendu la Môme Piaf? C’est la voix même de la révolte. La troubleuse d’ondes. Elle chantait l’autre jour une chanson sur la douane (...) On avait l’impression de passer la frontière à la barbe des douaniers. Epatant».
Eric REMY
© FRÉMEAUX & ASSOCIÉS SA, 1998

1Piaf par Georges Duclos et Pierre Martin, éditions du Seuil, 1993.
2Lady sings the blues, 1956.
3C’est le moment pour le lecteur de cette notice d’écouter Padam Padam qui appartient à une époque ultérieure (1951).
4C’est Michel Simon qui par les termes de son évocation d’une Piaf encanaillée, les deux pieds dans la boue, fait venir à l’esprit, Maria Vargas, le personnage du film de Mankiewicz, personnifié par Ava Gardner, découvert par Bogart, qui aime aussi bien l’or, la boue et les gitans...
5Rappelons-en quelques-unes : Fréhel d’abord, dont la débine lui rappelait sans doute trop sa mère, et dont elle n’eut pas à subir très longtemps la concurrence; La Môme Moineau, plus avisée, plus légère aussi en carrière qui figure ici parceque c’est surtout le sobriquet (Môme Moineau/Môme Piaf) trouvé d’ailleurs par Leplée, qui évoque, comme on voudra, filiation, vague concurrence ou les deux; Nila Cara et surtout Léo Marjane pendant l’Occupation; Renée Lebas ou Jacqueline François par la suite. La chronique ne semble pas avoir su attirer Lys Gauty, Lucienne Boyer, Germaine Sablon et moins encore Lucienne Delyle sur le terrain où gisait toujours une possible hache de guerre...
6Interview diffusée sur Europe 1 le 25 novembre 1974.
7Bravo pour le clown ! Paroles de Henri Contet, 1953; page que Raymond Asso et Boris Vian jugeaient comme l’une des moins défendables du répertoire de Piaf.
8Le dessin musical du refrain évoque les motifs de «Ma mie» de Jamblan. Le rapprochement s’arrête là, car il y a loin de cette apologie du français moyen assez mièvre à l’acide complainte de Piaf.
9Moins toutefois que le paroxystique et inénarrable Dany de 1949.


Correq’ et réguyer
(Paroles de Marc Hély)
Le Grand Totor qu’est en ménage avec Totoche
Qui la filoche
Et la défend,
C’est pas un mec à la mie d’pain, poisse à la manque
Qui fait sa planque comme un feignant.Non!
Comme un chef d’administration
Il organise la production
Le nécessaire et l’superflu
Tout est réglé, tout est prévu
Pendant les heures d’exploitation
C’est pas un homme, c’est un démon
Mais en dehors de ses fonctions
C’est pas un homme, c’est un mouton...
Après l’boulot si qu’ell’ veut faire des heures en plus
Comme dit Totor, moi dans l’fond, ça m’regard’plus !
Comme dit Totor, ça m’fait pas tort
Pour l’argent qu’ell’ gagne en dehors
On est d’accord, comme dit Totor
Faut pas s’conduire comme un butor...
Comme dit Totor, j’y laisse le droit d’la dépenser
A volonté, d’l’a ramasser ou d’la placer,
D’se tuyauter, d’boursicoter,
d’acheter d’la rente ou du foncier
En suivant les cours financiers
Des charbonnages ou des aciers
J’ai pas l’droit d’y fourrer mon nez
Pass’que moi, hein, correq’ et réguyer!
Pendant qu’les autres vont jouer l’pastis à la belote
Avec les potes
Dans les bistrots,
Totor contrôle tout ce que la Totoche lui raconte.
Il fait ses comptes
Dans son bureau.
Pour le resquillage et l’boni,
Avant qu’elle parte il a compris,
Y a rien à chiquer avec lui,
C’est plus un homme, c’est un taxi.
A moins d’erreur ou d’omission,
A la première contestation
La machine à coller des jetons
Est prête à la distribution...
Comme dit Totor : «Si qu’on s’laisse faire on est foutu».
Comme dit Totor : «Y faut d’abord, quand ça va plus
Y aller d’autor’ et taper fort
Mais une fois qu’on a fait du sport,
Comme dit Totor qui n’a pas tort,
Faut pas s’conduire comme un butor.
Quand c’est réglé, bah! ça sert à rien d’êt’rancunier
Comme dit Totor, à peine a-t-il la main tournée
Qu’y lui colle du taffetas gommé
Et lui dit pour la consoler :
«Blessée en service commandé
Hein! c’est un accident du métier
Demain t’iras pas travailler,
Pass’que moi, tu sais, hein! correq’et réguyer!».
Et malgré ça y’a des jours où la môme
Totoche
Fait sa caboche
Et r’prend l’dessus.
Si bien qu’un soir, elle s’est fait voir avec
Tatave
Et c’qu’est l’plus grave,
Totor l’a su...
Comme dit Totor, qu’on soye bourgeois
Barbon, prince ou n’importe quoi
Chacun son bien, chacun son dû
Sans ça la morale est foutue!
Si bien qu’en sortant du restaur’
Tatave s’est trouvé d’vant Totor
Qui ‘y a dit les yeux dans les yeux :
Héhé, on va régler ça tous les deux...»
Comme dit Totor, si qu’on s’laisse faire on est foutu.
Mais l’môme Tatave a dit : «Là, Totor j’te comprends plus ...
J’te jure, Totor, t’es dans tes torts!
Avec la môme, j’ai pas d’remords,
on est d’accord, et quand elle sort
J’y refile cent balles dans l’corridor...»
- «Non!...»
- «Alors, Totor,»
- «J’ai rien à t’reprocher...
Tu vois, mon pote, si tu m’avais pas rencardé
On s’rait en train d’s’entrelarder
Mais moi j’pouvais pas l’deviner
Vu qu’elle m’a jamais rien donné
Finalement, va, tu peux t’en aller, va
Mais c’est elle qui va dérouiller
Et je veux! pass’que moi tu sais, hein?
correq’ et réguyer...!»


english notes
The skies are overcast in Edith Piaf’s records, as they generally were in the Polydor label for a good ten years.  In other words, the surface noise heard in the Polydor discs is reminiscent of never-ending drizzle accompanying the artist.  Given the overall ambience of her songs, this is not entirely inappropriate.  The sound could also be described as a crackle, hardly surprising considering that a fire hit the Polydor studios, thus destroying the matrixes.  Re-recording Polydor material is no easy matter - the pressings and grooves are of mediocre quality, and the lamentable paste used during the Occupation certainly didn’t help.  Moreover, the sound-taking, which had been generous and discretely resonant until 1933, became stale and dull, losing all its verve for twelve odd years.  One only has to make the comparison with recordings on other labels, Gramophone or Columbia, for instance.  To think that Polydor prided itself as being the label for the élite!

Titles
All titles were recorded in Paris under the Polydor label apart from La Vie en rose which was under Columbia.From June 1937 onwards, the Polydor labels indicated Edith Piaf instead of La Môme Piaf (Piaf being the Parisian slang for sparrow).The songwriters’ first names, between brackets, are mentioned just once.

Mighty talent
True expression


La Môme Piaf
Polydor used this slogan around 1937, and for once they weren’t exaggerating.To introduce Edith Piaf yet again is virtually impossible, and did she, who often preferred fable to fact, want to be truly presentable?  It must be remembered that Piaf initially represented the ambiguous and much-debated world of realism.  The autobiographical world must also be considered, but here, the mother, Line Marsa, could witness had she only bequeathed us with one of her songs where she was both the heroine and the interpreter.Amongst the occasionally ingenuous lucubrations that Piaf incited, we find in a dated television journal, “For those of good morals, it would be improper to be in possession of Piaf’s records.  One is serendipitously attracted to her voice like the whores photographed by Brassaï during the nights of the thirties.  They kissed men full on the mouth under the street lamps leading them towards sultry embraces where more love is found than in love itself.One does not decide to listen to Piaf.  The voice endeavours to find you and starts bartering if you drag your feet (...).  The voice strikes out when you are least expecting it.  It leaps out of the greasy transistor sitting on the shelf of a provincial bistro where you are sheltering haphazardly.”

Thirty years after her death in 1963, a book was published (Piaf, by Georges Duclos and Pierre Martin, published by Seuil) for the virtuous and the amorous alike where a portion of her truth is brought to light.  It clarifies the authenticity hidden behind the over-simplified clichés and delves into both the legend and the probable truth.  After the birth of Edith Giovanna Gassion on the 19th November 1915 the blanks concerning her salad days are not surmised - little is known of the first twenty years of existence.  Following the dawning of the artist, the three minutes on stage or under the studio lights counted most as this is what she evoked with utmost sincerity.  Many of her songs spoke for her and, no doubt, her subconscious was thus fulfilled.This anthology covers the first twelve years of her career.  It goes from the streets to the intercontinental tours on the Queen Mary, from quaint Parisian squares to Broadway, from Comme un Moineau to La Vie en Rose.  Artistically speaking, this is the most interesting period as Piaf is in a phase of development and keeps at the right distance between her truth and the myth that is being spun.  She was the strongest vocal sensation of the era, and was also the least obliging.  During her career, she went through a black and white phase before entering her colourful one which, emblematically, began with La Vie en rose.  The latter period also coincides with her love affair with her faithful fans who were forever ready to comply with her next intrigue.  It was also when she was acclaimed internationally by the jet set whereas, in theory, she had nothing to offer them, and yet exasperated the younger generation who were not particularly impressed by the French “ Billy Holiday ”.  Nevertheless, she remained until the end a woman who was totally aware of her power and who was extremely demanding professionally.

When a tattily-dressed Edith first appeared on the stage of Le Gerny’s cabaret one certain October night in 1935, a grim background lay behind her.  Her mother had abandoned her when young to spend her life running after mediocre fame.  Her grandmother was a once-flea circus trainer turned wino, her father was a contortionist in every sense of the term and her uncle, a brothel keeper for whom she worked despite her handicap of being partially blind until she was miraculously cured after visiting the shrine of St Teresa of Lisieux.  On the other side of the Atlantic a young Billie Holiday was working in a Baltimore sporting house.  Rather like Edith’s story, but blacker.Her years of training and shambles were spent with a travelling circus leading her to sing in streets, courtyards, garrisons and, of course, introducing her to the world of pimps and broken hearts.  Edith (performing under the name of Tania, Denise Jay, Huguette Hélia etc.) borrowed her populistic repertory from real artists, those whose names appeared on billboards, and included Du Gris by Germaine Béria, J’ai l’cafard by Damia and Comme un Moineau by Fréhel.  Several of these relics pursued her to her first recording sessions.Then one day in October 1935 she met Louis Leplée, the impresario who was to pull the puny Edith to her feet, directing her towards Le Gerny’s.  Jacques Canetti was rapidly informed of this discovery and invited her on his radio show, Music-hall des Jeunes when her immediate popularity brought her back thirteen Sundays running.  Canetti was also behind her first waxings for Polydor (Les Mômes de la Cloche, La Java de Cézigue, Mon Apéro, l’Etranger), then, barely two months after her recognition we find her first cinema apparition, be it in a somewhat voluptuous atmosphere. 

Her image was to be soiled further when on 5th April 1936 Leplée was found assassinated, all eyes turning towards this guttersnipe from Belleville complete with her dubious entourage in the red-light district.  Moreover, she was condemned as an unmarried mother, whose little girl had died no doubt through negligence of some kind.  It is hardly surprising that in later songs, such as Elle fréquentait la Rue Pigalle or Padam padam a certain verity can be found distinguishing her from her competitors, Delyle or Gréco, for ins­tance. At this point her past could have easily sprang back, had she not met the ex-legionnaire, Raymond Asso, who, with redolence of My Fair Lady proposed the Môme Piaf to become none other than Edith Piaf.  She had progress to make for certain, for her magnificent voice was issued from a stiff, lifeless little body.  She didn’t yet have her own repertory, but, having already pilfered L’Etranger from the marmoreal Annette Lajon, she strongly felt that the song was for her (it was written by Marguerite Monnot who was to become her regular song-writer and close friend for twenty years).  This Etranger was presented by the two interpreters in front of the jury of the Academy of Record’s Grand Prix in May ’36 to be finally awarded to Lajon, the first of many rivals who was to be subsequently shadowed by the youngster’s growing stardom.Amongst the female artists of the day, Piaf particularly admired Marie Dubas, despite her being apparently poles apart from her own universe.  This is indicative of Edith’s sense of humour.  Indeed, whereas she was often portrayed as the despondent girl in black, she was, on the contrary, someone who loved laughing.  Thus, Piaf came along with her Légionnaire confronting that of Marie, rendering it hard today to tell which of the two was his first and happiest mistress.

Another important detail is that, along with Germaine Sablon, Edith was the only singer of 1936 with no vocal flourish.  She sang as she felt fit without following any particular school of expression.  Asso realised this, as did Leplée, but didn’t yet know how hectic things would be, how his Creature’s genius was to overtake him.  It was thus during these times of political upheaval that France and its music entered the twentieth century and that our Little Sparrow put aside her end of the century ‘I’ve been there’ songs and rural style elegies to enter the cruel yet poetically-inspiring world of realism.  The loose women, the sailors and the legionnaires that can still be found in Edith are all offspring of realism.  And the truth behind transposed reality is just as vital as bare, cold-blooded reality itself.  In Paris-méditerranée, a film lasting three minutes, Raymond Asso voices through Edith a world weary of life, of towns and slums, of love and of death.  Through her, we can “ hear ” Doisneau’s photos.  Elle fréquentait la rue Pigalle conjures up all the sorrows of life when life is truly sorrowful.Her critics were none too flattering, lambasting her waistline, Napoleonic forehead and wrinkled hands.  How could such a creature possibly sing?  Indeed, her voice emanated from her guts dressing her from head to foot with a wave of black velvet.  This wave engulfed the public until Edith, herself, became invisible, only leaving her gaze, her pale hands and her waxy forehead, while her voice steadily swelled, gloriously gaining possession of the shy young woman.  She surpassed herself, also surpassing her songs, the music and lyrics, and us. 

The spirit of the streets found its way into every houseUnder the Occupation, people readily lent their ears to airs such as the miner’s song, Coup de grisou and Embrasse-moi, this time for minors, the future existentialists.  Où sont-ils mes p’tits Copains ? was censored, whereas Moi, je sais qu’on s’reverra was a song of misplaced hope and Un Monsieur me suit dans la Rue reveals her subconscious and fantasies as a young girl.  Her jocularity is discovered in C’est un Monsieur très distingué, the words of which she wrote herself, which is one of her talents too often overlooked.  Many of her titles are on a swinging, bluesy note, from Entre Saint-Ouen et Clignancourt to Monsieur Saint Pierre going via Le grand Voyage du pauvre Nègre, Browning, Jimmy, J’ai dansé avec l’Amour, Un Monsieur me suit dans la Rue, Le Chasseur de l’Hôtel, Le Brun et le Blond, Celui qui ne savait pas pleurer, Mon Coeur est au Coin d’une Rue and Embrasse-moi.  Regrettably, she never cut the 1942 Légende du Jazz as the title in itself is appetising.  All the orchestra leaders (Wal-Berg, Metchen, Uvergolts, Durand, Luypaerts) deserve acknowledgement for their ability to unite French music with Negro art.  Luypaerts’ orchestral pre­lude to Coup de grisou is a superb example of Debussyism adapted to variety music.The composers also deserve recognition (René Cloërec, Michel Emer, Trénet’s ex-partner Johnny Hess, Albert Lasry, Louisuy, Marguerite Monnot, Léo Poll, André Sablon, Alec Siniavine and Jean Villard).We leave Edith Piaf at the moment when her most illustrious work, La Vie en rose crosses the Atlantic to be immortalised by Louis Armstrong, Bing Crosby and her future friend, Marlène.  Other adventures were in store for her after the war, but the essential is that she principally remains as she was depicted by Henri Jeanson in 1937, “ Have you heard the Little Sparrow?  It’s the voice of revolt itself.  She perturbs the wavelengths.  The other day she was singing about the customs (...).  It made you feel as if you were going right under the nose of the customs officers.  Brilliant! ”.
Adapted by Laure Wright from the French text of Eric REMY
© FRÉMEAUX & ASSOCIÉS SA, 1998

Discographie
Il pleut dans les disques d’Edith Piaf... D’une manière générale, il a plu chez Polydor pendant une bonne dizaine d’années. En d’autres termes, le bruit de surface des disques Polydor est tel qu’on dirait qu’un crachin permanent accompagne l’artiste, ce qui, après tout, dira-t-on pour se consoler,  n’est pas totalement incongru, vu l’athmosphère des chansons. On pourra également rapprocher ce bruit d’un crépitement et comme Polydor a brûlé, voyant ainsi fondre les matrices originales... Repiquer des disques Polydor n’est pas une partie de plaisir. Les pressages en sont médiocres donc fragiles, les sillons saturent vite, et les pâtes piteuses de l’Occupation n’on rien amélioré! D’autre part, changement de studios ou d’ingénieurs, la prise de son qui jusque courant 1933 était ample et discrètement réverbérée, est devenue sèche, mate, étriquée, perdant tout relief pour une douzaine d’années. Que l’on compare les disques de Frehel ou Damia chez Columbia, ceux des orchestres Wal-Berg ou Metehen chez Gramophone à la même époque ou tout simplement les gravures de la même Piaf et de l’orchestre Luypaerts lorsqu’ils eurent signé contrat chez Columbia en 1946. De quoi faire mentir le slogan de Polydor : «Polydor, le disque de l’élite».

Tous les titres ont été enregistrés à Paris, pour la firme Polydor sauf «La Vie en rose» qui l’a été pour Columbia. A partir de juin 1937 les étiquettes Polydor mentionnent Edith Piaf et non plus La Môme Piaf, ou Piaff.Les prénoms des auteurs et compositeurs de chanson entre parenthèses, mentionnés une fois ne sont plus répétés par la suite.

Orchestres :  
   
Wal-Berg : CD 1 : 1, 6, 7, 8, 16, 17, 18.       
Claude Normand : CD 2 : 5. 
Jacques Météhen : CD 1 : 9 à 15 et CD 2 : 1 et 2.    
Paul Durand : CD 2 : 6,7, 8.    
Johnny Uvergolts : CD 2 : 3 et 4.         
Guy Luypaerts : CD 2 : 9 à 18.

CD 1
1. L’Accordéoniste (La Fille de joie est triste) (p. & m. Michel Emer) A l’accordéon : Gus Viseur. 27 mai 1940.     524.669/5389 1/2spp          3’06
2. L’Etranger (p. Robert Malleron- m. Marguerite Monnot & Robert Juel) Accompagnateurs probables : Walter Joseph (piano) et Pierre «Barro» Ferret (guitare)13 janvier 1936.   524.157 R/2234 wpp          3’33
3. Les Hiboux (P. Dalbret-E. Joullot) A l’accordéon : les frères Médinger. 15 janvier 1936.           524.166/2238 1/2 wpp        3’23
4. J’suis mordue (m. Jean Lenoir-L. Carol-R. Delamare)           Mêmes références sauf matrice n° 2239 1/2 wpp        3’03
5. Mon Amant de la coloniale (p. Raymond Asso- m. Juel) Orchestre Georges Aubanel.        7 mai 1936.     524.203/2474 hpp   3’08
6. Entre Saint-Ouen et Clignancourt (p. André Mauprey- m. André Sablon) 12 avril 1937.          524.323/3342 hpp          3’03
7. Correq’ et réguyer (p. Marc Hély- m. Paul Maye) 12 avril 1937.          524.323/3345 1/2 hpp          3’15
8. Mon Cœur est au coin d’une rue (p. H. Coste- m. Albert Lasry) 12 avril 1937.          524.324/3344 hpp     3’04
9. Paris-Méditerranée (p. Asso- m. René Cloërec) 24 juin 37.          524.355/3484 1/2 hpp        3’04
10. Browning (p. Asso- m. Jean Villard) 24 juin 1937.           524.356/3486 1/2 hpp        3’19
11. Mon Légionnaire (p. Asso-m. Marguerite Monnot) 12 novembre 1937.         524.299/3892 1/2 hpp        3’49
12. Partance (p. Asso- m. Léo Poll) avec Raymond Asso. 16 novembre 1937.         524.392/3902 1/2 hpp        2’37
13. Le Grand Voyage du pauvre nègre (p. Asso- m. René Cloërec) 3 octobre 1938.  524.453/4458 1/2 hpp        3’45
14. Je n’en connais pas la fin (p. Asso- m. Monnot) 31 mai 1939.        524.513/5124 hpp     3’13
15. Elle fréquentait la rue Pigalle (p. Asso- m. Louis Maitrier) 31 mai 1939.         524.513/5125 1/2 hpp        3’32
16. Embrasse-moi (p. Jacques Prévert-m. Wal-Berg) 5 avril 1940.     524.612/53O7 3/4 spp        2’52
17. Jimmy, c’est lui (p. Kamke- m. Wal-Berg) 5 avril 1940.         524.661/53O8 spp     2’54
18. Escale (p. Jean Marèze- m. Monnot).     524.661/ 5309 1/2 spp          2’56

CD 2
1. J’ai dansé avec l’amour (p. Piaf- m. Monnot) Blues du film Montmartre-sur-Seine. 27 mai 1941.     524.706/5422 spp      3’16
2. C’est un monsieur très distingué (p. Piaf-m. Marcel Louiguy) 27 mai 1941.    524.705/5424 spp      3’35
3. Simple comme bonjour (p. Roméo Carlès- m. Louiguy) 25 novembre 1942.     524.780/6152 jspp     2’47
4. Un Coin tout bleu (p. Piaf- m. Monnot) Valse du film Montmartre-sur-Seine . 25 novembre 1942.     524.781/6153 2jspp            2’43
5. C’était une histoire d’amour (p. Henri Contet- m. Jean Jal)       Avec un trio vocal et la voix d’Yvon Jean-Claude. 15 décembre 1942.516.794/1191 2jspp   4’24
6. J’ai qu’à l’regarder (p. Piaf- m. Alec Siniavine) 31 décembre 1942.590.116/6190 2jspp  3’12
7. Le Disque usé (p. & m. Emer) 18 février 1943.516.794/1192 5jspp          4’05
8. Le Brun et le Blond (p. Contet- m. Monnot) 18 février 1943.590.100/6233 2jspp    3’06
9. Un Monsieur me suit dans la rue (p. Jean-Paul Le Chanois- m. Jacques Besse) 20 janvier 1944.516.789/1201 1 spp 4’46
10. Coup de grisou (p. Contet- m. Louiguy) 21 janvier 1944.516.797/1202 3spp 4’23
11. Le Chasseur de l’hôtel (p. Contet- m. Henri Bourtayre) 27 janvier 1944.516.797/1206 1spp           3’35
12. Y a pas d’printemps (p. Contet- m. Monnot) 4 juillet 1944.590.151/6401 2spp     2’36
13. Monsieur Saint-Pierre (p. Contet- m. Johnny Hess) 13 mai 1945.516.795/1208 2spp    4’27
14. Il riait (p. Contet- m. Georges Bartholé) 14 mai 1945.516.799/1210 4spp   4’32
15. Regarde-moi toujours comme ça (p. Contet- m. Monnot) 14 mai 1945.516.799/1211 2spp      3’44
16. Celui qui ne savait pas pleurer (p. Contet- m. Normand) 14 mai 1945.516.800/1212 3spp        3’38
17. De l’autre côté de la rue (p. & m. Emer) 26 juin 1945.590.155/6430 2spp      3’16
18. La Vie en rose (p. Piaf- m. Louiguy) 4 janvier 1947.BF 136/7XCL 5240-21    3’06
Remerciements à Danny Lallemand, Jack Primack, Jocelyne et Gérard Roig, Jean Villin.

CD Edith Piaf 1935 - 1947 © Frémeaux & Associés (frémeaux, frémaux, frémau, frémaud, frémault, frémo, frémont, fermeaux, fremeaux, fremaux, fremau, fremaud, fremault, fremo, fremont, CD audio, 78 tours, disques anciens, CD à acheter, écouter des vieux enregistrements, albums, rééditions, anthologies ou intégrales sont disponibles sous forme de CD et par téléchargement.)




EcoutezPisteTitre / Artiste(s)Durée
CD 1
01 L ACCORDEONISTE - PIAF03'06
02 L ETRANGER - PIAF03'33
03 LES HIBOUX - PIAF03'23
04 J SUIS MORDUE - PIAF03'03
05 MON AMANT DE LA COLONIALE - PIAF03'08
06 ENTRE SAINT OUEN ET CLIGNANCOURT - PIAF03'03
07 CORREQ ET REGUYER - PIAF03'15
08 MON COEUR EST AU COIN D UNE RUE - PIAF03'04
09 PARIS MEDITERRANEE - PIAF03'04
10 BROWNING - PIAF03'19
11 MON LEGIONNAIRE - PIAF03'49
12 PARTANCE - PIAF02'37
13 LE GRAND VOYAGE DU PAUVRE NEGRE - PIAF03'45
14 JE N EN CONNAIS PAS LA FIN - PIAF03'13
15 ELLE FREQUENTAIT LA RUE PIGALLE - PIAF03'32
16 EMBRASSE MOI - PIAF02'52
17 JIMMY C EST LUI - PIAF02'54
18 ESCALE - PIAF02'56
CD 2
01 J AI DANSE AVEC L AMOUR - PIAF03'16
02 C EST UN MONSIEUR TRES DISTINGUE - PIAF03'35
03 SIMPLE COMME BONJOUR - PIAF02'47
04 UN COIN TOUT BLEU - PIAF02'43
05 C ETAIT UNE HISTOIRE D AMOUR - PIAF04'24
06 J AI QU A L REGARDER - PIAF03'12
07 LE DISQUE USE - PIAF04'05
08 LE BRUN ET LE BLOND - PIAF03'06
09 UN MONSIEUR ME SUIT DANS LA RUE - PIAF04'46
10 COUP DE GRISOU - PIAF04'23
11 LE CHASSEUR DE L HOTEL - PIAF03'35
12 Y A PAS D PRINTEMPS - PIAF02'36
13 MONSIEUR SAINT PIERRE - PIAF04'27
14 IL RIAIT - PIAF04'32
15 REGARDE MOI TOUJOURS COMME CA - PIAF03'44
16 CELUI QUI NE SAVAIT PAS PLEURER - PIAF03'38
17 DE L AUTRE COTE DE LA RUE - PIAF03'16
18 LA VIE EN ROSE - PIAF03'06
« … charme vénéneux de ces scènes de genre aux trottoirs mouillés » par Écouter Voir

La Piaf de ces années-là est incontestablement la plus fascinante. La voix d’abord. Ce « velours noir » dont parlait Cocteau : quelque chose de voilé, de sensuel et d’âpre, de rauque et de doux à la fois qui caresse et entête. L’interprète ensuite qui fait encore dans l’intime, le proche, le nuancé. Le grand spectacle de la gueulante sera pour après-guerre. Le répertoire enfin, ces histoires d’un pessimisme sans fond de filles entichées de « beaux indifférents » mais avec cette ironie sous-jacente et la distance des arrangements qui nous rappellent que le swing commençait à se répandre en France. Un mélange entre chanson réaliste et blues qui justifie tout à fait ce parallèle que fait dans son excellente notice E. Rémy avec Billie Holiday. Et même la « pluie » de fonds qui tombe sans cesse sur les enregistrements (les mauvaises cires de Polydor) ajoute encore au charme vénéneux de ces scènes de genre aux trottoirs mouillés.
Alfred CARON - ÉCOUTER VOIR




"Un beau témoignage" par Sud-Ouest Dimanche

Edith Piaf 1935-1947 est une compilation en forme d'album double, accompagnée d'un livret assez complet sur les débuts de la Môme, avec des classiques tels que l'accordéoniste; Mon légionnaire ou Mon coeur est au coin d'une rue. D'emblée, la voix de Piaf est présente et nous permet de retrouver non sans plaisir ces mélodies signées Michel Emer, Jonnhy Hess, complice de Charles Trénet, ou encore Albert Lasry, sans oublier Léo Poll, le père de Polnareff. Un beau témoignage sur la "troubleuse d'ondes", comme Henri Jeanson la surnommait. SUD-OUEST DIMANCHE




"Remarquable livret" par Phonoscopies

A son déjà riche catalogue, Frémeaux et Associés inscrit à son tour cette très grande personnalité de la chanson française, avec 36 titres choisis. Remarquable livret d'Eric Rémy. PHONOSCOPIE




« Je ne regrette rien » par Philosophie Magazine

C’était en 1986, dans l’église des jésuites, rue de Sèvres, à Paris. J’assistais à l’enterrement de Michel de Certeau, l’auteur de l’Invention du quotidien et de La Fable mystique. La messe était terminée, mais nous étions encore dans l’église, nous partions. S’éleva alors la célèbre Edith Piaf. Ce fut un moment de ravissement au sens strict. Cette voix au grain extraordinaire sous la voûte donnait le frisson. Tout d’un coup, cette chanson dédicacée, dit-on, à la Légion étrangère et qui avait servi d’hymne aux tenants de l’Algérie française, est apparue à zéro. Dans ce contexte, la chanson gouaillante célébrait la mort comme une nouvelle vie : « Je repars à zéro ». Mais elle le faisait à la manière de Michel de Certeau, jésuite à la marge du quotidien : dans une mise en relation entre le profane, l’amour terrestre, la vie réelle, et le sacré. Les frontières traditionnelles entre le bien et le mal, la blessure et le pardon, la foi et le doute étaient soudain brouillées. Les mots les plus courants disaient soudain une expérience transcendante. Cette chanson avait très certainement été programmée par Michel de Certeau lui-même : cela a été, de sa part, d’une magnifique délicatesse. Propos recueillis auprès de Barbara CASSIN par Michel ELTCHANINOFF / © PHILOSOPHIE MAGAZINE
Barbara Cassin, philologue et philosophe, est directrice de recherche au CNRS. Spécialiste de sophistique, elle a dirigé le Vocabulaire européen des philosophes (Seuil/Le Robert). Elle a notamment l’auteur de Google-moi : la deuxième mission de l’Amérique (Albin Michel, 2006). Elle a également publié un roman intitulé Avec le plus petit et le plus inapparent des corps (Fayard, 2007)





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