BAUDELAIRE : QUAND PARTONS-NOUS POUR LE BONHEUR ?

par MICHEL DESPROGES & JEAN-LOUIS TRINTIGNANT

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Plus de cent cinquante ans après la première édition des Fleurs du Mal, - condamnée par la justice de l’époque pour « outrage à la morale publique » -, l’œuvre poétique qui domine le romantisme français brille toujours de son éclat de diamant noir. Peu d’interprètes ont osé l’aventure d’une déclamation publique et rares sont les musiciens ayant créé des mélodies pour des vers qui comptent parmi les plus harmonieux de notre langue. Michel Desproges a pourtant réussi la gageure de composer une musique qui épouse avec bonheur l’œuvre du poète maudit, lui apportant un éclairage neuf qui la rend plus accessible, sans altérer pour autant sa beauté originelle.
A cette interprétation, répond, en contrepoint, la voix aux sonorités profondes de Jean-Louis Trintignant qui fait revivre la parole de Baudelaire lui-même, exprimant de façon poignante – parfois véhémente – sa lucidité exacerbée, ses pensées intimes, ses doutes et ses convictions."
Marcel Dubaele

"Michel Desproges a déposé sur les « Fleurs du Mal » une belle rosée musicale."
Claude Duneton

Droits : Groupe Frémeaux Colombini (Collection chanson Française & Librairie Sonore).

"

Charles Baudelaire

Charles Baudelaire
“Quand partons-nous pour le bonheur ?”

Chanté et composé par Michel Desproges
Dit par Jean-Louis Trintignant







CHARLES BAUDELAIRE, « Quand partons-nous pour le bonheur ? »
01. - Prélude - L’Albatros 3’ 51
02. - « Ces beaux et grands navires… » - La Mort des Amants 1’41
03. - L’Invitation au Voyage 3’22
04. - La Musique 1’ 50
05. - Le Serpent qui Danse 3’ 07
06. - « Tout enfant, j’ai senti… » - Je n’ai pas oublié… - La servante au grand cœur… 2’ 44
07. - « Ce qu’il y a d’ennuyeux dans l’amour… » - L’Héautontimorouménos 3’ 28
08. - Les Chats 1’ 05
09. - « La croyance au progrès… » - Don Juan aux Enfers 3’24
10. - Lettre à Théophile Thoré - Eléonora (premier paragraphe), d’Edgar  Poe 2’ 25
11. - « Il faut travailler…. » - Le Crépuscule du Soir 3’ 59
12. - « Sentiment de solitude… » - A une Heure du Matin 4’ 16
13. - Le Revenant 2’ 25
14. - Réversibilité 2’ 02
15. - Les Bijoux 4’ 04
16. - Lettre à Narcisse Ancelle 2’28
17. - « Tous les imbéciles… » - « Quand Jésus-Christ dit… » - A une Mendiante Rousse 5’ 06
18. - L’Horloge 2’ 09
19. - « Au moral comme au physique… » - Recueillement 3’ 16

Les textes de ce répertoire ont été choisis dans « Les Fleurs du Mal », les « Petits Poëmes en prose » (« A une Heure du Matin »), dans les «Journaux intimes» et dans la correspondance de Ch. Baudelaire. Le premier paragraphe d’ « Eléonora » d’Edgar Poe est extrait des « Histoires grotesques et sérieuses ». Les titres en italiques correspondent aux textes interprétés par Jean-Louis Trintignant.
Michel Desproges (Musique, chant, guitare, voix) / Alessia Fiori (Harpe) • Philippe Bary (violoncelle) / Bernard Leroy (Piano) • Nicolas Arnould (Accordéon) / Yves Lechevallier (Prise de son et mixage-Conseil artistique)/ Et la voix de Jean-Louis Trintignant / Michel Desproges joue sur une guitare « Jacques Favino » (Classique, de 1975) et sur une « Alhambra » (Electro-acoustique, de 2005).

CHARLES BAUDELAIRE (Paris, 1821 – 1867)
Orphelin de père à six ans, Charles Baudelaire vit une enfance solitaire, perturbée par le remariage de sa mère avec le commandant Aupick qui devient son cotuteur. Inconsciemment jaloux de son beau-père, il en vient à éprouver, à son égard, un ressentiment permanent qui empoisonne leur relation. Après des années de séjour en pension, au gré des affectations de carrière de son futur général de beau-père, le jeune Charles est reçu bachelier à Paris en 1839, et s’inscrit en faculté de droit.  Commence alors une vie de bohème au cours de laquelle il accumule rapidement assez de dettes pour émouvoir sa famille. Devenu général, son cotuteur le fait embarquer pour une croisière maritime à destination des Indes, afin de l’éloigner des tentations parisiennes tout en parachevant son éducation. Parti de Bordeaux pour Calcutta le 9 juin 1841, le « Paquebot-des-Mers-du-Sud » essuie une violente tempête au large de l’ile Maurice, où il est contraint de faire escale avant de gagner l’ile Bourbon (aujourd’hui la Réunion). Lassé des horizons lointains, le jeune poète refuse de poursuivre le voyage et rentre à Bordeaux sur « l’Alcide », le 15 février 1842. Libéré de sa prison maritime, il restera pour toujours fasciné par la puissance de l’océan, autant qu’ébloui par le choc sensoriel des paysages tropicaux traversés et le charme naturel de leurs habitants. C’est au cours de ce long voyage, qu’on  été écrits ou ébauchés les plus anciens poèmes inclus dans « Les Fleurs du Mal » : « A une Dame Créole », « L’Albatros »… De retour à Paris et devenu majeur, Baudelaire fait valoir ses droits à l’héritage de son père, qui représente une somme considérable. C’est l’époque où il fait la connaissance de Jeanne Duval, une séduisante mulâtresse dont il partagera la vie, dans une longue et parfois turbulente relation amoureuse. A nouveau emporté par sa bohème, il se fait dandy et croque allègrement, en deux  ans, la moitié de sa fortune. Alarmée par tant de prodigalité, sa mère fait appel la justice pour le placer sous le conseil judiciaire du notaire Narcisse Ancelle qui gérera son bien et lui versera une maigre rente mensuelle de deux cents francs. En 1845, est publiée la première des synthèses artistiques que Baudelaire consacrera aux salons annuels de peinture tenus à Paris. Il renouvellera plusieurs fois l’exercice, et notamment l’année suivante avec un vibrant hommage à Eugène Delacroix, dont il qualifie la peinture de « mélancolique », et une démolition en règle de celle, jugée académique, d’Horace Vernet. En 1849, Baudelaire se lie avec Théophile Gautier puis, l’année suivante avec l’éditeur Poulet-Malassis. Tous deux seront plus tard associés à la parution des « Fleurs du Mal ». Il découvre la musique de Richard Wagner et commence à traduire les œuvres d’Edgar Poe qu’il perçoit comme son double en inspiration poétique. A partir de 1852, l’exaltation sentimentale du poète met le feu à sa vie : ruptures et réconciliations avec Jeanne Duval, liaisons avec l’actrice Marie Daubrun – « la femme aux yeux verts » -, la « Présidente » Madame Sabatier, une demi-mondaine dont il fréquente le cercle des familiers. La tonalité des poèmes inspirés par ces belles amoureuses évolue : à la sensualité érotique des « Bijoux », succède la spiritualité  plus lumineuse de « L’Invitation au Voyage »ou celle, plus émouvante, de « Réversibilité ». L’ensemble constitue le pôle esthétique des « Fleurs du Mal », le « Salut à la Beauté ! », que le poète oppose à la noirceur macabre qui, lentement, subvertit les autres éléments de l’œuvre. Au début de l’été 1857, Poulet-Malassis fait paraître la première édition des « Fleurs du Mal », qui provoque un article polémique de Gustave Bourdin dans le Figaro. Un procès s’en suit, qui condamne l’auteur et l’éditeur à une amende pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs » et interdit la publication de six poèmes du recueil. Cette condamnation et surtout l’amputation de l’œuvre, affectent profondément Baudelaire qui considérait les « Fleurs du Mal »comme un épisode enfin achevé dans l’évolution esthétique de sa poésie. Déjà, une évolution significative apparaissait dans les tout premiers « Petits poèmes en prose », qu’il venait de faire paraître et dont l’édition complète sera publiée après sa mort dans « Le Spleen de Paris ». Au cours des années 1858-1860, le poète déploie une activité intense dans cette nouvelle voie, tout en poursuivant ses traductions d’Edgar Poe et en préparant une seconde édition des « Fleurs du Mal » qui paraîtra en 1861 – toujours chez Poulet-Malassis, enrichie de trente-cinq nouveaux poèmes. Baudelaire acquiert alors une renommée indiscutable, dans les milieux artistiques et  littéraires, qui commence à franchir les frontières. En 1862, une première alerte le frappe, annonciatrice de la paralysie cérébrale qui l’emportera cinq ans plus tard. En 1864, il séjourne à Bruxelles pour des conférences sur Eugène Delacroix et Théophile Gautier, qui n’ont pas le succès escompté. Exaspéré, il multiplie les notes vengeresses sur la Belgique. Après plusieurs attaques cérébrales qui le laissent hémiplégique et aphasique, sa mère le ramène à Paris où il mourra le 31 août 1867. Malgré les ostracismes, son œuvre brille toujours de son éclat de diamant noir.
Marcel DUBAELE

L’ALBATROS
Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !
Le poëte est semblable au prince des nuées
Qui  hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Ces beaux et grands navires, imperceptiblement balancés (dandinés) sur les eaux tranquilles, ces robustes navires, à l’air désœuvré et nostalgique, ne nous disent-ils pas dans une langue muette : Quand partons-nous pour le bonheur ?

LA MORT DES AMANTS
Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d’étranges fleurs sur des étagères,
Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.
Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.
Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux ;
Et plus tard un Ange, entr’ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

L’INVITATION AU VOYAGE
 Mon enfant, ma sœur,
 Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
 Aimer à loisir,
 Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
 Les soleils mouillés
 De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
 Si mystérieux
 De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
 Des meubles luisants
 Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
 Les plus rares fleurs
 Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
 Les riches plafonds
 Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
 Tout y parlerait
 A l’âme en secret
Sa douce langue natale.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
 Vois sur ces canaux
 Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
 C’est pour assouvir
 Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
 Les soleils couchants
 Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
 D’hyacinthe et d’or ;
 Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté
Luxe calme et volupté.

LA MUSIQUE
La musique souvent me prend comme une mer !
 Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
 Je mets à la voile ;
La poitrine en avant et les poumons gonflés
 Comme de la toile,
J’escalade le dos des flots amoncelés
 Que la nuit me voile ;
Je sens vibrer en moi toutes les passions
 D’un vaisseau qui souffre ;
Le bon vent, la tempête et se convulsions
 Sur l’immense gouffre
Me bercent. - D’autres fois, calme plat, grand miroir
 De mon désespoir !

LE SERPENT QUI DANSE
Que j’aime voir, chère indolente,
 De ton corps si beau,
Comme une étoffe vacillante,
 Miroiter la peau !
Sur ta chevelure profonde
 Aux âcres parfums
Mer odorante et vagabonde
 Aux flots bleus et bruns,
Comme un navire qui s’éveille
 Au vent du matin,
Mon âme rêveuse appareille
 Pour un ciel lointain.
Tes yeux où rien ne se révèle
 De doux ni d’amer,
Sont deux bijoux froids où se mêle
 L’or avec le fer.
A te voir marcher en cadence
 Belle d’abandon
On dirait un serpent qui danse
 Au bout d’un bâton.
Sous le fardeau de ta paresse
 Ta tête d’enfant
Se balance avec la mollesse
 D’un jeune éléphant,
Et ton corps se penche et s’allonge
 Comme un fin vaisseau
Qui roule bord sur bord et plonge
 Ses vergues dans l’eau.
Comme un flot grossi par la fonte
 Des glaciers grondants,
Quand l’eau de ta bouche remonte
 Au bord de tes dents,
Je crois boire un vin de Bohême,
 Amer et vainqueur,
Un ciel liquide qui parsème
 D’étoiles mon cœur !

Tout enfant, j’ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires, l’horreur de la vie et l’extase de la vie. C’est bien le fait d’un paresseux nerveux.

Je n’ai pas oublié, voisine de la ville,
Notre blanche maison, mais tranquille ;
Sa  Pomone de plâtre et sa vieille Vénus
Dans un bosquet chétif cachant leurs membres nus
Et le soleil le soir, ruisselant et superbe
Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe,
Semblait, grand œil ouvert dans le ciel curieux
Contempler nos dîners longs et silencieux,
Répandant largement ses beaux reflets de cierge
Sur la nappe frugale et les rideaux de serge.

La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes
 [douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux
 [arbres,
Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,
Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement, dans leurs
 [draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnons de lit, sans bonnes causeries,
Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver
Et le siècle couler, sans qu’amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.
Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
Calme, dans le fauteuil je la voyais s’asseoir,
Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
Grave, et venant du fond de son lit éternel
Couver l’enfant grandi de son œil maternel,
Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?
Ce qu’il y a d’ennuyeux dans l’amour, c’est que c’est un crime où l’on ne peut  pas se passer d’un complice.
                                         *
Ne pouvant pas supprimer l’amour, l’Eglise a voulu au moins le désinfecter, et elle a fait le mariage.
                                         *
Il y a dans l’acte de l’amour une grande ressemblance avec la torture ou avec une opération chirurgicale.
                                         *
Quant à la torture, elle est née de la partie infâme du cœur de l’homme, assoiffé de voluptés. Cruauté et volupté, sensations identiques, comme l’extrême chaud et l’extrême froid.

L’HEAUTONTIMOROUMENOS
à  J.G.F.
Je te frapperai sans colère
Et sans haine, comme un boucher,
Comme Moïse le rocher !
Et je ferai de ta paupière,

Pour abreuver mon Sahara,
Jaillir les eaux de ta souffrance.
Mon désir gonflé d’espérance
Sur tes pleurs salés nagera

Comme un vaisseau qui prend le large,
Et dans mon cœur qu’ils soûleront
Tes chers sanglots retentiront
Comme un tambour qui bat la charge !

Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie,
Grâce à la vorace Ironie
Qui me secoue et qui me mord ?

Elle est dans ma voix la criarde !
C’est tout mon sang ce poison noir !
Je suis le sinistre miroir
Où la mégère se regarde !

Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !

Je suis de ton cœur le vampire,
-Un de ces grands abandonnés
Au rire éternel condamnés,
Et qui ne peuvent plus sourire !

LES CHATS
Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux
 [sédentaires.
Amis de la science et de la volupté,
Ils cherchent le silence et l’horreur des ténèbres ;
L’Erèbe les eût pris pour ses coursiers  funèbres,
S’ils pouvaient au servage incliner leur fierté.
Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin ;
Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles
 [magiques,
Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin,
Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
La croyance au progrès est une doctrine de paresseux, une doctrine de Belges. C’est l’individu qui compte sur ses voisins pour faire sa besogne. Il ne peut y avoir de progrès (vrai, c’est-à-dire moral) que dans l’individu et par l’individu lui-même.  Mais le monde est fait de gens qui ne peuvent penser qu’en commun, en bandes. Ainsi les Sociétés belges. 
Il y a aussi des gens qui ne peuvent s’amuser qu’en troupe. Le vrai héros s’amuse tout seul.

DON JUAN AUX ENFERS
Quand don Juan descendit vers l’onde souterraine
Et lorsqu’il eut donné son obole à Charon,
Un sombre mendiant, l’œil fier comme Antisthène
D’un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.

Montrant leurs seins pendants et leurs robes
 [ouvertes
Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
Derrière lui traînaient un long mugissement.

Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
Tandis que don Luis avec un doigt tremblant
Montrait à tous les morts errant sur les rivages
Le fils audacieux qui railla son front blanc.

Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre
 [Elvire,
Près de l’époux perfide et qui fut son amant,
Semblait lui réclamer un suprême sourire
Où brillât la douceur de son premier serment.

Tout droit dans son armure, un grand homme de
 [pierre
Se tenait à la barre et coupait le flot noir ;
Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,
Regardait le sillage et ne daignait rien voir.

LETTRE A THEOPHILE THORE
(BRUXELLES, environ 20 Juin 1864).
(…) Savez-vous pourquoi j’ai si patiemment traduit Poe ? Parce qu’il me ressemblait. La première fois que j’ai ouvert un livre de lui, j’ai vu, avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés par mois, mais des PHRASES pensées par moi, et écrites par lui vingt ans auparavant. (…)

ELEONORA  (Premier paragraphe)
Je suis issu d’une race qu’ont illustrée une imagination vigoureuse et des passions ardentes. Les hommes m’ont appelé fou ; mais la science ne nous a pas encore appris si la folie est ou n’est pas le sublime de l’intelligence,- si presque tout ce qui est la gloire, si tout ce qui est la profondeur, ne vient pas d’une maladie de la pensée, d’un mode de l’esprit exalté aux dépens de l’intellect général. Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent  qu’endormis. Dans leurs brumeuses visions, ils attrapent des échappées de l’éternité et frissonnent, en se réveillant, de voir qu’ils ont été un instant sur le bord du grand  secret. Ils saisissent par lambeaux quelque chose de la connaissance du Bien, et plus encore de la science du Mal. Sans gouvernail et sans boussole, ils pénètrent dans le vaste océan de la lumière ineffable, (…)
Nous dirons donc que je suis fou.
Edgar POE (« Histoires grotesques et sérieuses »)


Il faut travailler sinon par goût, au moins par désespoir, puisque, tout bien vérifié, travailler est moins ennuyeux que s’amuser.
LE CREPUSCULE DU SOIR
Voici le soir charmant, ami du criminel ;
Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alcôve,
Et l’homme impatient se change en bête fauve.

O soir, aimable soir, désiré par celui
Dont les bras, sans mentir, peuvent dire : Aujourd’hui
Nous avons travaillé ! –C’est le soir qui soulage
Les  esprits que dévore une douleur sauvage,
Le savant obstiné dont le front s’alourdit,
Et l’ouvrier courbé qui regagne son lit.
Cependant des démons malsains dans l’atmosphère
S’éveillent lourdement, comme des gens d’affaire,
Et cognent en volant les volets et l’auvent.
A travers les lueurs que tourmente le vent
La Prostitution s’allume dans les rues ;
Comme une fourmilière elle ouvre ses issues ;
Partout elle se fraye un occulte chemin,
Ainsi que l’ennemi qui tente un coup de main ;
Elle remue au sein de la cité de fange
Comme un ver qui dérobe à l’Homme ce qu’il mange.
On entend çà et là les cuisines siffler,
Les théâtres glapir, les orchestres ronfler ;
Les tables d’hôte, dont le jeu fait les délices,
S’emplissent de catins et d’escrocs, leurs complices,
Et les voleurs, qui n’ont ni trêve ni merci,
Vont bientôt commencer leur travail, eux aussi,
Et forcer doucement les portes et les caisses
Pour vivre quelques jours et vêtir leurs maîtresses.

Sentiment de solitude, dès mon enfance. Malgré la famille, - et au milieu des camarades, surtout, - sentiment de destinée éternellement solitaire. Cependant goût très vif de la vie et du plaisir.
A UNE HEURE DU MATIN
Enfin ! seul ! On n’entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés et éreintés. Pendant quelques heures, nous posséderons le silence, sinon le repos. Enfin ! la tyrannie de la face humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que par moi-même. Enfin ! il m’est donc permis de me délasser dans un bain de ténèbres ! D’abord, un double tour à la serrure. Il me semble que ce tour de clef augmentera ma solitude et fortifiera les barricades qui me séparent actuellement du monde. Horrible vie ! Horrible ville ! Récapitulons la journée : avoir vu plusieurs hommes de lettres dont l’un m’a demandé si l’on pouvait aller en Russie par voie de terre (il prenait  sans doute la Russie pour une île) ; avoir disputé généreusement contre le directeur d’une revue, qui à chaque objection répondait :  « -C’est ici le parti des honnêtes gens », ce qui implique que tous les autres journaux sont rédigés par des coquins ; avoir salué une vingtaine de personnes, dont quinze me sont inconnues ; avoir distribué des poignées de mains dans la même proportion, et cela sans avoir pris la précaution d’acheter des gants ; être monté pour tuer le temps, pendant une averse, chez une sauteuse qui m’a prié de lui dessiner un costume de Vénustre ; avoir fait ma cour à un directeur de théâtre, qui m’a dit en me congédiant : « -Vous feriez peut-être bien de vous adresser à Z… ; c’est le plus lourd, le plus sot et le plus célèbre de tous mes auteurs, avec lui vous pourriez peut-être aboutir à quelque chose. Voyez-le, et puis nous verrons » ; m’être vanté (pourquoi ?) de plusieurs vilaines actions que je n’ai jamais commises, et avoir lâchement nié quelques autres méfaits que j’ai accomplis avec joie, délit de fanfaronnade, crime de respect humain; avoir refusé à un ami un service facile, et donné une recommandation écrite  à un parfait drôle ; ouf ! est-ce bien fini ? Mécontent de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me racheter et m’enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. Ames de ceux que j’ai aimés, âmes de ceux que j’ai chantés, fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de moi le mensonge et les vapeurs corruptrices du monde ; et vous, Seigneur mon Dieu ! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise !

LE REVENANT
Comme les anges à l’œil fauve,
Je reviendrai dans ton alcôve
Et vers toi glisserai sans bruit
Avec les ombres de la nuit ;

Et je te donnerai, ma brune,
Des baisers froids comme la lune
Et des caresses de serpent
Autour d’une fosse rampant.

Quand viendra le matin livide,
Tu trouveras ma place vide,
Où jusqu’au soir il fera froid.

Comme d’autres par la tendresse,
Sur ta vie et sur ta jeunesse,
Moi, je veux régner par l’effroi !

REVERSIBILITE
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le cœur comme un papier qu’on
 [froisse ?
Ange plein de gaieté, connaissez- vous l’angoisse ?

Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,
Les poings crispés dans l’ombre et les larmes de fiel,
Quand la Vengeance bat son infernal rappel,
Et de nos facultés se fait le capitaine ?
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine ?

Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres ,
Qui, le long des grands murs de l’hospice blafard,
Comme des exilés, s’en vont d’un pas traînard,
Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres ?
Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres ?

Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,
Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment
De lire la secrète horreur du dévouement
Dans des yeux où longtemps burent nos yeux
 [avides ?
Anges plein de beauté, connaissez-vous les rides ?

Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,
David mourant aurait demandé la santé
Aux émanations de ton corps enchanté ;
Mais de toi je n’implore, ange, que tes prières,
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières !

LES BIJOUX
La très-chère était nue, et connaissant mon cœur,
Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur
Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des
 [Mores.

Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j’aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière.
Elle était donc couchée et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d’aise
A mon amour profond et doux comme la mer,
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.

Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,
D’un air vague et rêveur elle essayait des poses,
Et la candeur unie à la lubricité
Donnait un charme neuf à ses métamorphoses ;

Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l’huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,

S’avançaient, plus câlins que les Anges du mal,
Pour troubler le repos où mon âme était mise,
Et  pour la déranger du rocher de cristal
Où, calme et solitaire, elle s’était assise.

Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l’Antiope au buste d’un imberbe,
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun le fard était superbe !

-Et la lampe s’étant résignée à mourir,
Comme le foyer seul illuminait la chambre,
Chaque fois qu’il poussait un flamboyant soupir,
Il inondait de sang cette peau couleur d’ambre !

LETTRE A NARCISSE ANCELLE
(Bruxelles, Dimanche 18 Février 1866).
( …) Et vous avez été assez ENFANT pour oublier que la France a HORREUR de la poésie, de la vraie poésie ; qu’elle n’aime que les saligauds comme Béranger et de Musset ; que quiconque s’applique à mettre l’orthographe passe pour un homme sans cœur (ce qui est d’ailleurs assez logique puisque la passion s’exprime toujours mal) ; enfin, qu’une poésie profonde, mais compliquée, amère, froidement diabolique (en apparence), était moins faite que toute autre pour la frivolité éternelle. - ! Faut-il vous dire, à vous qui ne l’avez pas plus deviné que les autres, que dans ce livre atroce, J’ai mis tout mon cœur, toute ma tendresse, toute ma religion (travestie), toute ma haine ? Il est vrai que j’écrirai le contraire, que je jurerai mes grands dieux que c’est un livre d’art pur, de singerie, de jonglerie ; et je mentirai comme un arracheur de dents. (…) Excepté Chateaubriand, Balzac, Stendhal, Mérimée, de Vigny, Flaubert, Banville, Gautier, Leconte de Lisle, toute la racaille moderne me fait horreur. Vos libéraux, horreur. La vertu, horreur. Le vice, horreur. Le style coulant, horreur. Le progrès, horreur. Ne me parlez plus jamais des diseurs de riens. Tout à vous. C.B.
Tous les imbéciles de la Bourgeoisie qui prononcent sans cesse les mots : « immoral, immoralité, moralité dans l’art » et autres bêtises, me font penser à Louise Villedieu, putain à cinq francs, qui m’accompagnant une fois au Louvre, où elle n’était jamais allée, se mit à rougir, à se couvrir le visage, et me tirant à chaque instant par la manche, me demandait, devant les statues et les tableaux immortels, comment on pouvait étaler publiquement de pareilles indécences. 

Quand Jésus-Christ dit : « Heureux ceux qui sont affamés, car ils seront rassasiés », Jésus-Christ fait un calcul de probabilités.

A UNE MENDIANTE ROUSSE
Blanche fille aux cheveux roux,
Dont la robe par ses trous
Laisse voir la pauvreté
          Et la beauté,

Pour moi, poëte chétif,
Ton jeune corps maladif,
Plein de taches de rousseur,
          A sa douceur.

Tu portes plus galamment
Qu’une reine de roman
Ses cothurnes de velours
          Tes sabots lourds.

Au lieu d’un haillon trop court,
Qu’un superbe habit de cour
Traîne à plis bruyants et longs
          Sur tes talons ;

En place de bas troués,
Que pour les yeux des roués
Sur ta jambe un poignard d’or
          Reluise encore ;

Que des nœuds mal attachés
Dévoilent pour nos péchés
Tes deux beaux seins radieux
          Comme des yeux ;

Que pour te déshabiller
Tes bras se fassent prier
Et chassent à coups mutins
          Les doigts lutins,

Perles de la plus belle eau,
Sonnets de maître Belleau
Par tes galants mis aux fers
          Sans cesse offerts,

Valetaille de rimeurs
Te dédiant leurs primeurs
Et contemplant ton soulier
          Sous l’escalier,

Maint page épris du hasard,
Maint seigneur et maint Ronsard
Epieraient pour le déduit
          Ton frais réduit !

Tu compterais dans tes lits
Plus de baisers que de lys
Et rangerais sous tes lois
          Plus d’un Valois !

- Cependant tu vas gueusant
Quelque vieux débris gisant
Au seuil  de quelque Véfour
          De carrefour ;
Tu vas lorgnant en dessous
Des bijoux de vingt-neuf sous
Dont je ne puis, oh ! pardon !
          Te faire don.

Va donc, sans autre ornement,
Parfum, perles, diamant,
Que ta maigre nudité,
          O ma beauté !

L’HORLOGE
Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit :
 [« Souviens-toi ! »
Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d’effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible ;

Le Plaisir vaporeux fuira vers l’horizon
Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse ;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote : Souviens-toi ! –Rapide avec sa voix
D’insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,
Et  j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !
Remember ! Souviens-toi ! prodigue ! Esto memor !
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel  folâtre, sont des gangues
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or !

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi.
Le jour décroît ; la nuit augmente ; souviens-toi !
Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le Repentir même (oh ! la dernière auberge !)
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop
 [tard ! »

Au moral comme au physique, j’ai toujours eu la sensation du gouffre, non seulement du gouffre du sommeil, mais du gouffre de l’action, du rêve, du souvenir, du désir, du regret, du remords, du beau, du nombre, etc…       J’ai cultivé mon hystérie avec jouissance et terreur. Maintenant j’ai toujours le vertige, et aujourd’hui 23 janvier 1862, j’ai subi un singulier avertissement, j’ai senti passer sur moi le vent de l’aile de l’imbécillité.

RECUEILLEMENT
Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui
 [marche.

MICHEL DESPROGES  (Auteur-Compositeur-Interprète)
Ayant découvert très tôt la poésie avec F. Villon, Ch. Baudelaire, J. Prévert, et la chanson avec G. Brassens, J. Brel et J. Douai qui l’encourage, Michel Desproges publie un recueil intitulé «Chansons et Autres », entre à la S.A.C.E.M d’abord en tant qu’auteur, et, plus tard, comme compositeur. Finaliste du concours de la Rose d’Or de la Chanson Française, prix décerné à « La Closerie des Lilas », il est remarqué par Mireille, mais renonce pourtant au « Petit Conservatoire ». Ensuite, découragé par la mode « yé-yé », il se consacre à d’autres activités. Il reviendra à la chanson au début des années quatre-vingts, donnant ses Concerts de Poésie, itinéraires comprenant non seulement des chansons, mais aussi des musiques instrumentales et des textes de poètes comme J. du Bellay, A. de Musset, P. Néruda, N. Hikmet et J. Venturini que Pierre Seghers lui a fait connaître. Parallèlement, il chante des œuvres personnelles, composées parfois sur des poèmes de M. Dubaele, et interprète G. Brassens et J. Brel sur scène ou en milieu scolaire. En 2004, il publie «Chansons Sensuelles » (Editions Fortin et Textuel) co-écrit avec Claude Duneton qui lui conseille de composer des mélodies nouvelles pour les textes du chansonnier Gaston Couté. Un album en naîtra l’année suivante, produit par Les Editions Musicales Fortin. Il comprend 18 titres, accompagnés par le violoncelle de Philippe Bary et la voix de Marion Maraux. Le spectacle sera présenté, à Paris, sur la scène de la Maison de la Poésie – Théâtre Molière durant le mois de Juin 2005, puis aux théâtres de « L’Essaïon » et de « La Vieille Grille », et jusqu’au Québec (« Le Lion d’Or », à Montréal). Une exposition : « Gaston Couté, Montmartre - 1900 », initiative encouragée par Robert Doisneau et Bernard Clavel, est également proposée au public. Ce répertoire, bien accueilli par la critique, sera chaleureusement apprécié par Jean-Louis Trintignant qui acceptera de participer à l’enregistrement de ce nouvel album Ch. Baudelaire.

JEAN-LOUIS TRINTIGNANT  « Le passeur de mots »
Dans la mémoire des cinéphiles, 1930 restera l’année des chefs-d’œuvre du tout nouveau « Cinéma parlant » avec entre autres : « L’Age d’Or », de L. Bunuel ; « L’Ange Bleu », de J. Von Sternberg ; « M le Maudit », de F. Lang ; « A nous la liberté », de R. Clair ; « La Chienne », de J. Renoir. Jean-Louis Trintignant - comme Jean Ferrat qui deviendra plus tard son voisin et ami -, viendra au monde en décembre de cette  année exceptionnelle. Son père, homme intègre et travailleur, gère l’entreprise familiale de Pont-Saint-Esprit comme il administre la commune dont il est le maire : avec sagesse et pondération. Claire, sa mère, possède un tempérament artistique ; elle aime surtout le théâtre, qu’elle préfère au cinéma. Jean-Louis, enfant imaginatif et sensible, a également un frère, de deux ans son aîné, auquel il est très attaché. Cependant, il éprouve déjà la nécessité de préserver une sorte d’indépendance rêveuse. Après la tourmente de la guerre que subit sa famille -son père, entré dans la Résistance a dû prendre la fuite avant d’être emprisonné, et sa mère a été retenue en otage-, il reprend ses études aux lycées d’Avignon puis d’Aix-en-Provence. C’est là qu’il découvre la poésie avec Prévert, d’abord, avant de s’enthousiasmer pour Rimbaud, Verlaine, Lautréamont, Cendrars, Apollinaire (passion durable), et Baudelaire… Plus tard, il s’inscrit en fac de droit sans trop de conviction, et s’interroge sur son avenir. La musique, la sculpture l’intéressent. Il s’essaye à l’écriture avec une pièce de théâtre, saisit l’opportunité de suivre des cours gratuits d’art dramatique à Marseille. Son interprétation des textes de Prévert y sera remarquée. Sa vocation artistique s’affirme, et un événement va alors survenir qui sera déterminant. Charles Dullin joue « l’Avare » au Casino d’Aix. Le jeune étudiant en droit assiste à la représentation. Il est subjugué. Cet émerveillement entraînera une décision réfléchie et irrévocable. Il ne deviendra jamais avocat ni notaire… L’année suivante, l’année de ses vingt ans, il débarque à Paris et s’inscrit à l’I.D.H.E.C., puis aux cours de Charles Dullin et de Tania Balachova. Ses débuts seront difficiles, révélant deux handicaps : une timidité excessive et un accent méridional peu compatible avec le répertoire classique. A force de persévérance, il parviendra à vaincre l’une et l’autre. C’est le temps des « petits boulots » (débardeur, plongeur…). Il fait de la figuration, notamment au T.N.P. où il aura le bonheur d’approcher Gérard Philipe qu’il admire, avant de décrocher ses premiers engagements à Paris et en province. Il joue Schiller ou Shakespeare à Saint-Etienne, à Clermont-Ferrand. Il incarne un remarquable Sganarelle à Nîmes, prête sa voix pour des pièces radiophoniques. Mais c’est au Théâtre Fontaine qu’il obtient son premier grand rôle, dans « Responsabilité limitée », pièce mise en scène par Jean-Pierre Grenier. L’auteur, Robert Hossein, est impressionné et lui promet un grand avenir. Ce sera en effet le point de départ d’une carrière exceptionnelle qui se poursuivra au cinéma. Après Roger Vadim, Abel Gance et Georges Franju, les plus grands metteurs en scène feront appel à lui : Dino Risi, Costa-Gavras, Claude Lelouch, Claude Chabrol, Nadine Trintignant, Bernardo Bertolucci (avec une interprétation prodigieuse du personnage de Marcello dans « le Conformiste »), Patrice Chéreau, Enki Bilal sauront utiliser son jeu dépouillé et subtil, son aptitude à incarner des personnalités complexes, inquiétantes. Il dispose en plus -cadeau providentiel- d’une voix unique qui, par une sorte d’alchimie sonore, trouve sa plénitude dans l’enregistrement. Cet artiste très demandé a aussi trouvé le temps de mettre en scène deux films poétiques qui, sans être des succès commerciaux, ont fait le bonheur des cinéphiles : « Une journée bien remplie », avec Jacques Dufilho (1972), et : « Le Maître Nageur » (1979). Actuellement, Jean-Louis Trintignant joue, au théâtre, dans « Moins Deux » de Samuel Benchetrit et donne, en France comme au Québec, une lecture de poèmes de Guillaume Apollinaire, répertoire qu’il interprétait avec sa fille Marie au début des années 2000. Plus récemment, il a entreprit de revisiter le « Journal de Jules Renard ». Ce spectacle hors norme établit un rapport particulier entre l’œuvre exprimée et le public : désarmé par le rire qu’ont provoqué des traits d’une drôlerie inouïe, fondée sur une lucidité -voire une cruauté- irrésistible, le spectateur se retrouve soudain, deux phrases plus loin, étreint par une émotion profonde et inattendue qui le renvoie à lui-même, comme peut le faire, parfois, une image ou un parfum perçu a l’improviste, dans le quotidien, qui fait ressurgir dans la fulgurance le souvenir avivé d’un moment crucial de notre existence. Lorsqu’il n’est pas sur scène ou devant les caméras, Jean-Louis Trintignant s’associe, avec ses amis, à la fabrication de deux produits de qualité de sa région du Gard : une savoureuse huile d’olive et un excellent «Côtes du Rhône Village », élevé dans la tradition, dont il a raison d’être (très) fier. L’étiquette de ce vin est illustrée par Bilal, et porte l’appellation « Rouge Garance »… Comme les joues d’Arletty - et d’autres enfants du paradis - qui auraient pris des couleurs en s’échangeant les paroles de Prévert!  
 M .D.

REMERCIEMENTS
A Jean-Louis Trintignant, pour nous avoir permis de recueillir sa voix, chez lui, dans sa bonne ville d’Uzès. A Marie-Hélène Fratani, qui a eu l’idée de cette rencontre, et l’a réalisée.

CD Charles Baudelaire - “Quand partons-nous pour le bonheur ?” © Frémeaux & Associés / (frémeaux, frémaux, frémau, frémaud, frémault, frémo, frémont, fermeaux, fremeaux, fremaux, fremau, fremaud, fremault, fremo, fremont, CD audio, 78 tours, disques anciens, CD à acheter, écouter des vieux enregistrements, albums, rééditions, anthologies ou intégrales sont disponibles sous forme de CD et par téléchargement.)




EcoutezPisteTitre / Artiste(s)Durée
01 L'Albatros - Michel03'51
02 La Mort des amants01'41
03 L'Invitation au voyage - Michel03'22
04 La Musique - Michel01'50
05 Le Serpent qui danse - Michel03'07
06 Je n'ai pas oublié02'44
07 L'Héautontimoroumenos03'28
08 Les Chats - Michel01'05
09 Don Juan aux enfers03'24
10 Eléonora02'25
11 Le Crépuscule du soir03'59
12 A une heure du matin04'16
13 Le revenant - Michel02'25
14 Réversibilité - Michel02'02
15 Les bijoux - Michel04'04
16 Lettre à Narcisse Ancelle02'28
17 A une mendiante rousse05'06
18 L'Horloge - Michel02'09
19 Recueillement03'16
« Michel Desproges chante Baudelaire » par La République

Michel Desproges est auteur-compositeur-interprète bien connu, est surtout un poète dans l’âme. Il a découvert très tôt la poésie avec Villon, Baudelaire, Prévert et la chanson avec Brassens ou Brel. Après avoir donné des concerts de poésie sur plusieurs scènes, il publie « Chansons sensuelles » en 2004 dont un album naîtra en 2005. Le répertoire de Michel Desproges a séduit Jean-Louis Trintignant. « Le passeur de mots » a ainsi participé à l’enregistrement du nouvel album Charles Baudelaire qui vient de sortir. Les textes ont été choisis dans le recueil « Les Fleurs du Mal », « Petits poèmes en prose », dans les « Journaux intimes » et dans la correspondance de Baudelaire. A la voix de Jean-Louis Trintignant s’ajoute celle de Michel Desproges qui joue également de la guitare, et à la harpe Alessia Fiori, au violoncelle Philippe Bary, au piano Bernard Leroy et à l’accordéon Nicolas Arnould. Yves Chevalier s’est occupé de la prise de son et du mixage. L’Albatros, La Mort des Amants ou l’Invitation au Voyage en musique, un vrai bonheur… Charles Baudelaire, « Quand partons-nous pour le bonheur ? » est chanté et composé par Michel Desproges, dit par Jean-Louis Trintignant, disponible à Nemours à la librairie Marion et à la Maison de la Presse. LA REPUBLIQUE




« Le respect de la sonorité initiale » par Chorus

Michel Desproges est entré en chanson grâce à la poésie. Admirateur de Villon, de Prévert, de Couté, de Baudelaire, il s’est mis à aimer Brassens, Brel puis à composer, à écrire des textes et à les chanter. Ce disque n’est donc pas le fruit du hasard. C’est un hommage à l’auteur des Fleurs du mal et, à travers lui, à tout le courant poétique qui a ensemencé sa vie, sa trajectoire. Avec Desproges, les vers de L’Albatros, du Serpent qui danse, des Bijoux ou de La Servante au grand cœur serpentent sur les cordes de la harpe, du violoncelle, de la guitare. Aucun effet. Rien qu’une fidélité où la déclamation familière du compositeur-interprète se fond à une mélodie chantée dans le respect de la sonorité initiale. On aurait tort de se laisser aller à des comparaisons, d’évoquer les adaptations de Ferré, par exemple. Pour goûter pleinement ce travail, il convient de revenir à une simplicité qui, dans le fond, ne doit pas être bien éloignée de la volonté baudelairienne. Ici et là, la voix du comédien Jean-Louis Trintignant – belle et profonde – introduit certaines plages par des petits textes extraits des Journaux intimes et de la Correspondance du poète. Ces intermèdes rappellent que Baudelaire fut également un critique réputé et que ses jugements, ses réflexions possèdent le même mordant que sa poésie. Serge DILLAZ - CHORUS




« Voix de Jean-Louis Trintignant » par Denis Podalydès

[…] Avance à plat jusqu’à la finale, d’un mouvement décisif, régulier, faisant converger la phrase et la mélodie vers le même nœud de sens, qui lui donne sa charge et sa sensualité. Le petit repli délicat, au bout de la dernière syllabe, dit la pointe d’accent du midi, et délivre en même temps la nuance ironique, amusée, tendre, qui gît dans la voix de Jean-Louis Trintignant. Son mordant  est vivace, sa cruauté, infiniment précise, lorsque le rôle réclame qu’il libère les chiens féroces, trop longtemps contenus, de son timbre puissant. J’en veux pour preuve le petit juge à lunettes de Z. Le petit lâche du  conformiste. Voix tapie prête à bondir, articulée dans une concertation qui parvient à résonner sans sécheresse, voluptueuse. Voix de ces petits hommes musculeux et maigres, marchant tête droite, courageux, farcesques et timides : Charles Aznavour, Jean-Pierre Léaud, Charles Denner et Jean-Louis Trintignant, dans les fils de François Truffaut, par exemple.[…] Denis PODALYDES, « VOIX OFF » © MERCURE DE FRANCE




« J’étais timide, la poésie m’a délivré », par Jean-Louis Trintignant

[…] Trintignant, qui a été pilote de course, aime ces épures, cette précision. « J’étais timide la poésie m’a délivré », avoue-t-il souvent. Il aura fallu les vers d’Aragon, les mots d’Apollinaire, et ce bonheur retrouvé d’un contact direct avec le public. Le cinéma ? Rare, depuis 2000. Le théâtre ? « Souvent, je parle avec les spectateurs à la sortie. Cela compte énormément pour moi. » […] Propos de Jean-Louis TRINTIGNANT, recueillis par François FORESTIER - LE NOUVEL OBSERVATEUR